La grande mascarade des amateurs

Sur scène, quinze citoyens lambda incarnent dans «Les bienheureux des amateurs», attachants par l’ordinaire qu’ils exposent.
Photo: Josué Bertolino Sur scène, quinze citoyens lambda incarnent dans «Les bienheureux des amateurs», attachants par l’ordinaire qu’ils exposent.

En 1978, à l’ouverture de son cours sur La préparation du roman au Collège de France, le sémiologue Roland Barthes s’est porté à la défense des amateurs, ces figues rares et intempestives, selon lui, étouffées par la culture de masse et qui, en affirmant une place dans des pratiques culturelles dominées par la mise en commerce, donnent un autre sens à l’art en rappelant cette époque précapitaliste pas si lointaine où « écouter » et « jouer » n’avaient pas encore été dissociés par le pouvoir de l’argent.

L’amateur est un tantinet subversif. Il est aussi aidé aujourd’hui par le numérique, qui encourage cette forme de subversion que le dramaturge Olivier Sylvestre et la metteure en scène Michelle Parent ont décidé d’explorer depuis mardi sur les planches du Théâtre Aux Écuries à Montréal dans Les bienheureux. La proposition théâtrale est aussi atypique que fascinante. Elle met l’amateur à contribution pour décrypter habilement les mascarades qu’il alimente et dont il se nourrit en ligne.

Sur scène, quinze citoyens lambda, dont la plupart sont proches du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal, y incarnent ces amateurs, attachants par l’ordinaire qu’ils exposent, se heurtant au culte du bonheur factice et de l’hypermotivation, à la viralité d’un vedettariat souvent basé sur l’absurde, dont les frontières ont été remodelées dans les univers numériques. La galerie étourdissante de portraits du présent que contient un YouTube en témoigne : ici, avec une fille qui vante les vertus du « smile » pour vivre heureux, là, une motivatrice patentée qui livre ses conseils pour « visualiser » sa réussite, pas très loin d’un homme, sous substance, qui capote sur la beauté d’un double arc-en-ciel dans le ciel.

Redoutable mécanique

La mécanique, avec ses projections de vidéos glanées sur le Web se superposant à une réunion de style « confidences entre dépendants », est redoutable. L’assemblée y suit une quête de sens — ou de rédemption — en 12 étapes : les vertus de faire sa mise à jour personnelle, d’appréhender le silence, de croire en l’amour, en collaboration, de donner au suivant sont du nombre. Elles mettent en relief habilement tout ce conformisme, cet appel à la normalisation des sentiments, des comportements, des relations, qui se dégagent des nouvelles pratiques sociales induites par le numérique. Elles pointent aussi cette insoutenable douleur de la condition humaine, que le Web et l’infini des portes de sortie qu’il offre permettent aujourd’hui de fuir : une vidéo de Malaisien pétant pour éteindre cinq chandelles, à la fois. Tromper l’ennui en attendant la mort, comme dirait l’autre.

À un moment donné, on a l’impression de se retrouver dans la posture de l’internaute perdant le sens du temps dans l’hyperlien, sa succession frénétique, et surtout la futilité des contenus divertissants, troublants, méprisants envers autrui vers lesquels il conduit. Avec ici, toutefois, une charge analytique de plus qui donne à ce temps suspendu par les limbes de l’Internet cette densité dont le présent a forcément besoin pour se comprendre lui-même.

Les bienheureux

Texte : Olivier Sylvestre et les interprètes. Mise en scène : Michelle Parent. Avec : Cédric Égain, Julie de Lafrenière, Xavier Malo, Véronique Pascal, Annie Valin et dix personnes recevant les services du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal. Théâtre Aux Écuries, jusqu’au 23 janvier.