Le retour du censuré

Robert Lepage livre un marquis de Sade maniéré et d’une arrogance sans concession, comme une deuxième peau.
Photo: Nicola-Frank Vachon Robert Lepage livre un marquis de Sade maniéré et d’une arrogance sans concession, comme une deuxième peau.

Actif à la mise en scène, mais également au sein de la distribution, Robert Lepage, bien entouré, livre avec Quills une fable forte sur le désir humain. Une fable qui vient, c’est heureux, nous faire oublier le film des plus superficiels que le réalisateur Philip Kaufman avait tiré, en 2000, du texte de Doug Wright.

Détenu à l’asile de Charenton, Donatien Alphonse François de Sade (Robert Lepage) est confié aux bons soins de l’abbé de Coulmier (Jean-Pierre Cloutier), qui tente, à grand renfort des méthodes les plus humanistes, de le guérir de sa maladie perverse. Le docteur Royer-Collard (Jean-Sébastien Ouellette), déterminé à faire de même, ne se contentera pas d’une thérapeutique aussi douce. Quills oppose ces trois personnages, le premier cherchant à propager son oeuvre immorale, les deux autres, chacun à sa façon, à l’en empêcher.

Il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu Lepage en scène, et ce retour se fait d’entrée de jeu sous le signe définitif de la jouissance. L’homme de théâtre derrière Ex Machina livre un marquis de Sade maniéré et d’une arrogance sans concession, comme une deuxième peau ; terriblement à l’aise, le comédien s’amuse, et on ne peut s’empêcher de penser qu’il trouve là un rôle à sa mesure. Il est par ailleurs entouré de solides interprètes : Ouellette, tout à fait mesuré, laisse parler le texte, alors que Cloutier offre une opposition convaincante.

Le refus de se taire

Le récit, tissé de nombreuses lignes et sophistiqué, a toutefois le défaut de s’étirer. La progression dramatique s’empêtre dans une construction complexe et parfois verbeuse qui aurait gagné à en laisser davantage à l’interprétation du spectateur, d’une part, mais également à laisser parler davantage la scène et les images. Lepage et Cloutier, dans une mise en scène commune, ont fait un travail remarquable d’inventivité ; le texte, touffu, aurait gagné à être resserré par endroits. Certaines séquences décortiquent les fondements de la moralité ainsi que les racines de l’art et du geste créateur, moult considérations plaquées dans la bouche du marquis, ce ne sont pas les passages les plus convaincants.

En revanche, l’édifice demeure intact et l’impact, costaud, avec notamment une fin qui atteint à l’essentiel. La ligne principale — et la plus forte — du récit, qui oppose les apparences de vertu de l’abbé de Coulmier et la décadence manifeste du divin marquis, culmine à mesure que l’oeuvre de ce dernier, petit à petit et malgré les tentatives de musellement, colonise le langage et les âmes, comme une preuve que tout ce qui est censuré finit toujours par refaire surface. Quills produit ainsi une puissante fable sur les forces qu’on cherche à taire en l’humain, en soi.

Quills

Texte : Doug Wright. Traduction : Jean-Pierre Cloutier. Mise en scène : Jean-Pierre Cloutier et Robert Lepage. Avec Jean-Pierre Cloutier, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin, Robert Lepage, Jean-Sébastien Ouellette et Mary-Lee Picknell. Une production Ex Machina, en coproduction avec le Trident, au Trident jusqu’au 6 février.