La banalité du mal

Dans cette pièce qui progresse par « éclats de conversations » ramenées à l’essentiel, Emmanuel Schwartz endosse une brochette de rôles différents.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans cette pièce qui progresse par « éclats de conversations » ramenées à l’essentiel, Emmanuel Schwartz endosse une brochette de rôles différents.

C’est une histoire devenue presque tragiquement banale. Les événements s’inspire du massacre commis par un Norvégien d’extrême droite en 2011, mais sa prémisse fait aussi penser à d’autres tueries perpétrées depuis, de Paris aux États-Unis, où ce type d’horreur survient à une fréquence surréelle. Dans cette troisième oeuvre de l’excellent dramaturge écossais David Greig (Yellow Moon, Midsummer) montée par La Licorne, Emmanuel Schwartz joue un jeune fanatique qui abat les membres d’une chorale multiethnique dirigée par une pasteure anglicane lesbienne. Rescapée, Claire (Johanna Nutter) tente de comprendre l’événement qui a saccagé sa vie.

Selon le comédien Emmanuel Schwartz qui nous accueille, la photographe et moi, chez lui à la veille de Noël, le théâtre est une tribune formidable pour parler de ce sujet qui concerne la communauté.

Outre le duo d’acteurs principaux, le spectacle met à contribution un choeur de neuf artistes — y compris le directeur musical Yves Morin —, dont la composition représente une « sorte d’échantillonnage » de la diversité sociale. Ce groupe devient à la fois « personnage, narrateur, concepteur sonore ». Et la chaleur apaisante de ses chants provoque « un contraste très intéressant avec le trouble de Claire, qui tente d’atteindre la résilience et qui veut toujours remettre sa douleur sur la table, mais en se proposant un peu comme martyre de cette problématique-là ».

Claire est tellement traumatisée que tous ceux qu’elle côtoie, même sa conjointe, prennent le visage du tueur. Dans cette pièce qui progresse par « éclats de conversations » ramenées à l’essentiel, Emmanuel Schwartz endosse une brochette de rôles différents. Un jeu économe qui tient moins de l’incarnation que de la suggestion. « Plutôt que dans la psychologie, on est dans le signifiant et dans la volonté de clarté. Et Denis Bernard, comme acteur, est le maître de ça », estime le comédien, qui a été séduit, notamment, par cette occasion de travailler pour la première fois avec le metteur en scène.

Le sujet des Événements est si brûlant d’actualité que l’équipe de création a travaillé fort pour rester dans la retenue, dit le comédien. « J’ai l’impression d’être collé sur quelque chose qui ne vibre pas juste au théâtre, en salle de répétition, mais un peu partout dans ma société. Donc ça me fait un bien énorme de le porter. Mais il faut être sobre. Le spectateur ne vient surtout pas voir les acteurs s’épancher et vivre une catharsis parce que le monde va mal. Il vient être questionné, diverti, brassé. »

 

Le goût de l’extrême

Avec son discours sur la nécessité de défendre ses valeurs et son patrimoine contre « l’invasion étrangère », la rhétorique du tueur résonne particulièrement fort en ce moment. C’est pourquoi il est fondamental de chercher à comprendre le « mode d’emploi » de ces êtres qui succombent aux idéologies radicales, croit Emmanuel Schwartz qui, lui-même d’origine « mixte », s’inquiète. « Il ne faut pas avoir peur de dire qu’on vit un moment dangereux de l’Histoire. Et qu’il faut avoir de la compassion pour la situation de l’autre, qu’on comprend à peine. Moi, je me suis souvent attaqué à des personnages comme ceux-là, très troubles », rappelle-t-il, en citant le protagoniste aliéné du film Laurentie. Des êtres marginalisés, qui se sentent exclus de la société. Des jeunes hommes qui, selon le comédien, ne savent pas comment vivre sur le plan le plus élémentaire, comment être heureux.

Pourquoi l’incandescent interprète de Caligula (Remix) se retrouve-t-il souvent à jouer des « maniaques », comme il dit ? Probablement à cause de son goût pour la démesure. « Il y a quelque chose là qui me fascine, et j’appelle ça. Quand une expérience de jeu semble devoir être prise à bras-le-corps, ça m’intéresse. D’où ces personnages extrêmes. Je ne sais pas si l’équivalent lumineux existe, mais il m’intéresserait aussi ! Ces rôles ne sont pas plus compliqués à jouer, de l’intérieur, tandis que l’effet est doublé pour le spectateur. »

Et avec sa haute taille, sa voix profonde, son regard intense, Emmanuel Schwartz — qui sera prochainement Lucky dans En attendant Godot au Théâtre du Nouveau Monde — ne campe pas beaucoup de messieurs Tout-le-Monde….

De se frotter à ces abîmes de noirceur l’aide-t-il à comprendre ? Il le pense. « J’ai l’impression, de la manière la plus humble possible, de sonder des questions importantes de notre psyché collective. »

Il y a quelque chose là qui me fascine, et j’appelle ça. Quand une expérience de jeu semble devoir être prise à bras-le-corps, ça m’intéresse. D’où ces personnages extrêmes. Je ne sais pas si l’équivalent lumineux existe, mais il m’intéresserait aussi! Ces rôles ne sont pas plus compliqués à jouer, de l’intérieur, tandis que l’effet est doublé pour le spectateur.

Les événements

Texte : David Greig. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Denis Bernard. À La Licorne, du 12 janvier au 20 février.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 10 janvier 2016 07 h 15

    La banalité du mal , le mal de notre époque

    Le mal devenu une banalité je le croirais peut etre trop de fictions c'est aussi pire que pas assez, comment expliquer autrement certains engagements de notre jeunesse