Pièce de résistance

L’auteure et metteure en scène Véronique Côté
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’auteure et metteure en scène Véronique Côté

Une fête pour se donner du courage et passer à travers l’hiver. Véronique Côté décrit presque son spectacle comme l’équivalent scénique d’un bon grog chaud. Une première version de La fête sauvage a d’abord été créée en clôture du festival du Jamais lu 2014. Et lorsque la jeune auteure et metteure en scène a eu l’idée de reprendre son happening au Théâtre de Quat’Sous, la proposition ne pouvait pas mieux tomber. Le directeur Éric Jean cherchait justement un show festif à insérer dans la soixantième saison de la compagnie jubilaire.

Après le louangé Attentat, en décembre dernier, Véronique Côté orchestre donc un deuxième spectacle consécutif dédié à la parole au théâtre de l’avenue des Pins, où elle est désormais en résidence. Formellement très différentes, les deux créations sont nées de la même motivation : « Un désir de résistance à la morosité ambiante. » Un sentiment déclenché chez elle par un Printemps érable qui a été « un peu écrasé », puis par l’élection du Parti libéral provincial. « On vit dans une époque qui essaie de nous éteindre », déplore la créatrice.

Dur de rêver en ces temps d’austérité imposée. « Et on nous martèle constamment qu’on est impuissant, qu’on ne comprend pas, qu’on ne peut pas participer au débat, en fait. J’en ai beaucoup contre ça. Ce n’est pas vrai qu’on ne peut décider de rien, qu’on doit tout subir. » Et même si « les mouvements sociaux sont très réprimés », elle estime possible de résister simplement en refusant « d’arrêter d’être heureux ».

Là où Attentat, cosigné avec sa soeur Gabrielle, faisait entendre un répertoire poétique existant, La fête sauvage prend la forme d’un « concert » de dramaturges. Un florilège de paroles écrites à chaud par huit auteurs (y compris elle-même), dont la plupart seront aussi sur scène. « C’est comme si j’invitais les auteurs chez moi et que je leur disais d’apporter chacun un plat, rigole-t-elle. J’ai un peu moins de contrôle sur le résultat. » Avec une place prépondérante accordée à la musique et un bar sur scène, ce cabaret ne lésinera pas sur l’atmosphère de party.

Hymne à la joie

La metteure en scène a d’abord invité sa sélection d’écrivains à écrire des chansons, mises en musiques par Chloé Lacasse et Benoit Landry. « L’idée de base, c’était de les déplacer de leur pratique d’auteur dramatique. » Elle leur a aussi donné pour consigne de réfléchir au Québec « de façon positive ». « Je trouve que ça manque dans notre discours en ce moment : on ne se trouve pas très beau… Je leur ai demandé : qu’avez-vous envie de fêter quand vous pensez au Québec, tant au pays qu’à ses habitants ? C’était l’idée d’une célébration du territoire, à la fois physique et métaphorique. »

L’artiste originaire de Lévis, qui a longtemps tourné à l’étranger avec les oeuvres de Wajdi Mouawad, estime que les paysages québécois « nous habitent et nous constituent ». Où qu’on se trouve. « Mais dans ce spectacle, la notion de territoire est non seulement liée à l’espace physique, mais à la langue québécoise en tant que territoire. » Cette amoureuse des mots trouve dans la poésie un rempart contre « les assauts de la bouillie dépressive » omniprésente. « La poésie nous fait du bien. On l’a vu avec Attentat : les jeunes spectateurs, entre autres, étaient complètement électrisés. »

Politique, engagé, mais en rien partisan, ce panorama textuel éclectique tournant autour de l’identité et du pays. « Il comporte un côté citoyen, assurément. Mon engagement citoyen, je le fais à travers mon théâtre. »

L’ardente Véronique Côté croit au pouvoir de la scène. « Juste le fait de sortir de chez soi et de se rassembler, je crois encore beaucoup à ça. On en a besoin, surtout l’hiver. Au Québec, on arrête même de se voir, tant on est emmitouflés jusqu’aux yeux… Dans ce geste de se retrouver ensemble dans un lieu, il y a déjà quelque chose comme le début d’une résistance. Le spectacle présente plusieurs paroles dans des tons très contrastés. J’ai l’impression qu’il offre un portrait morcelé, à la fois des rêves qu’on a abandonnés et de ceux auxquels on tient encore. Il est teinté par un sentiment de perte, mais je pense que ce qui en ressort le plus fortement, c’est une joie qui refuse de s’éteindre. »

Le Quat’Sous, un joyeux sexagénaire

Le 4 décembre, dès 22 h, un grand party d’anniversaire évoquera l’ambiance des trémoussantes sixties, l’époque qui a vu apparaître ce petit théâtre à la grande histoire. Le Quat’Sous fut d’abord une compagnie sans domicile fixe, fondée par Paul Buissonneau en 1955. Jusqu’à ce qu’une décennie plus tard, il acquiert une ancienne synagogue, en partenariat avec Yvon Deschamps, Claude Léveillée, Jean-Louis Millette et Louise Latraverse. Ce nouveau lieu théâtral verra notamment la création du mythique L’osstidcho, en 1968. Le légendaire Buissonneau tient le fort jusqu’en 1984, puis Louise Latraverse et Louison Danis prennent la relève pour de courts mandats. C’est durant le directorat, marquant, de Pierre Bernard (1988-2000), que sont mises sur pied les Auditions générales du Quat’Sous. Succédant à Wajdi Mouawad, l’actuel directeur, Éric Jean, est celui qui vit enfin aboutir la reconstruction de l’exigu théâtre, en 2009.

On vit dans une époque qui essaie de nous éteindre

La fête sauvage

Textes : Sarah Berthiaume, Joëlle Bond, Véronique Côté, Steve Gagnon, Mathieu Gosselin, Justin Laramée, Hugo Latulippe et Francis Monty. Mise en scène : Véronique Côté. Du 1er au 18 décembre, au Théâtre de Quat’Sous.



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