Théâtre jeunes publics - Une terrible et magnifique histoire

C'est une histoire absolument terrible. Et c'est en même temps un spectacle éblouissant. Sur une scène nue, ou presque, Maurice nous livre un récit fait de violence et de compassion. C'est une histoire pas très drôle qu'il a eu lui-même tellement de mal à croire qu'il l'a enfouie pendant de longues années sous tout un fatras de bandes dessinées et de personnages quasi mythologiques. Il vit à la campagne, le Maurice, dans une ferme où l'on élève des oies. C'est un enfant battu. Et pour s'en sortir, il se prend pour un Tarzan qui peut commander à l'orage et à la foudre de frapper sa maison pour que tout cela cesse d'exister... Il a dix ans.

Mais pas vraiment. C'est un homme mûr qui nous raconte l'histoire. Il y a deux Maurice, en fait: comme dans «celui d'avant» (Yves Dagenais) et «celui d'après» (Alain Fournier). Il y a une oie aussi, que Maurice a réussi à apprivoiser et qu'il nomme Teeka. Voilà. Tout est là ou presque. En moins de cinq minutes, tout le monde est au courant. L'orage va frapper, comme lorsque Maurice avait dix ans, quelque part au milieu des années 1950...

L'autre jour à la Maison Théâtre, alors que je revoyais avec le même émerveillement et pour la troisième fois ce classique du théâtre jeunes publics, les 400 petits spectateurs présents furent rapidement médusés. Peut-être étaient-ils hypnotisés par le noir devant, percé de deux ou trois spots rouges et bleus éclairant deux gros blocs en forme de maison. Par la voix veloutée d'Alain Fournier donnant le texte remarquable de concision de Michel Marc Bouchard. Ou encore par la bande sonore absolument exceptionnelle de Michel Robidoux qui réussit à créer un climat trouble et ambigu dès le départ...

En fait, on peut penser que c'est par l'ensemble de tous ces éléments que les spectateurs sont d'abord conquis. La mise en scène de Daniel Meilleur et, surtout, la façon de travailler de l'équipe du Théâtre des Deux Mondes, s'impose dans le moindre des éléments qui composent le spectacle. Il faut savoir que L'Histoire de l'oie n'a vraiment vu le jour qu'après cinq années de travail. Cinq années passées à intégrer chacun des blocs — texte, jeu des comédiens, éclairage, scénographie, musique — du spectacle pour en arriver à un tout cohérent dont on ne puisse détacher le moindre morceau. Voilà ce qui arrive quand on peut compter sur une compagnie permanente... Quoi qu'il en soit, L'Histoire de l'oie est un spectacle tellement riche, tellement achevé, que j'ai eu l'impression l'autre jour d'en voir et surtout d'en entendre — c'est la musique de Michel Robidoux qui m'a amené là — de grands bouts que je n'avais pas encore remarqués. Pas étonnant que depuis sa création, en 1991, L'Histoire de l'oie ait parcouru la planète entière (plus de 450 représentations dans une vingtaine de pays) en suscitant partout le même enthousiasme. Devant un tel mariage d'audace et de perfection technique, il est difficile de réagir autrement. On aura compris que c'est un spectacle que les 9 à 99 ans ne peuvent se permettre de manquer sous aucun prétexte.