Quelle famille

La pièce, qui s’étend sur cinq heures, n’approfondit pas autant de personnages, de relations et d’enjeux qu’elle le pourrait.
Photo: Claude Gagnon La pièce, qui s’étend sur cinq heures, n’approfondit pas autant de personnages, de relations et d’enjeux qu’elle le pourrait.

Il y a énormément de liberté dans la saga de cinq heures — qui filent rondement — qu’a tirée Olivier Kemeid du Cycle des rois shakespearien. Réécriture d’une matière touffue, qui loge au confluent de la chronique historique anglaise et d’un demi-siècle d’actualité récente occidentale. Une épopée des passions humaines, où les récits de luttes de pouvoir, de trahison et de vengeance se répètent inlassablement et qui passent d’abord par les relations familiales. Une sorte d’hérédité du sang et de la violence.

La ligne dramaturgique est très nette dans Five Kings : elle découle de l’arbre généalogique des Plantagenêt, et court de manière lisible à travers la filiation. Le spectacle permet de voir les liens entre les pièces qui constituent le matériau d’origine, les conséquences des actions posées par les personnages se déversant d’une partie à l’autre. La cohésion n’empêche pas le spectacle mis en scène avec souplesse par Frédéric Dubois d’adopter des couleurs contrastées. Dirigée avec une élégante sobriété, la première partie parvient à captiver en laissant toute la place au texte et à la narration sur une scène nue. On y voit les interprètes, tous alignés, s’avancer insensiblement vers nous à mesure que progresse le récit de la chute de Richard II (excellent Étienne Pilon).

On retrouve plutôt le baroque shakespearien dans le segment suivant, aux teintes à la fois sombres et burlesques, avec des jeux langagiers. Audacieuse réinvention d’Henri IV par une évocation colorée des années 70, avec party et révolte d’une jeunesse contre l’autorité. Et un Jean-Marc Dalpé qui transforme Falstaff en vieil « hippie », truculent et ultimement poignant.

Moins convaincante m’a semblé la transposition d’Henri V en récit de l’invasion « préventive » de l’Irak, avec ses projections d’images militaires peut-être trop illustratives.

Délectable deuxième niveau

Et si la guerre des Deux-Roses apparaît ensuite comme le longuet feuilleton des chicanes entre deux clans, ce segment met la table pour le brillant Richard III. Campée à notre époque, cette portion met de l’avant un délectable deuxième niveau dans le jeu et pousse la relation directe au public qui imprègne souvent le spectacle. Le monstrueux tyran (Patrice Dubois) y devient le réalisateur de sa propre représentation publique, jouant de la manipulation médiatique jusque dans son mariage…

Progressant inexorablement de la forme narrative de ses débuts à une action plus en plus sanglante, Five Kings se révèle un spectacle impressionnant, porté par une distribution polyvalente (Emmanuel Schwartz, Hugues Frenette, Jonathan Gagnon…) et qui apparaît déjà bien huilé, en regard de son ampleur. Reste que la limpidité ne fait pas toujours bon ménage avec la complexité. Et la compression du temps, si elle favorise des raccourcis éclairants (comme à la fin de la troisième partie, qui projette les personnages dans l’avenir), ne permet pas toujours d’approfondir autant de personnages, de relations et d’enjeux. Cinq heures, après tout, c’est à peine plus long que certaines pièces solos de Shakespeare…

Five Kings — L’histoire de notre chute

Texte : Olivier Kemeid, d’après Shakespeare. Mise en scène : Frédéric Dubois. Production : Théâtre PÀP, Théâtre des Fonds de Tiroirs, Trois Tristes Tigres, en coproduction avec le Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa et le Théâtre de Poche de Bruxelles, jusqu’au 8 novembre à l’Espace Go.