Théâtre - Une imperfection inventive

Que reste-t-il de Beckett dans ce projet aux confins de la danse et du théâtre entrepris par la comédienne Nathalie Claude et la collaboratrice de Carbone 14, Lin Snelling, au sein de Momentum? Peu de choses à vrai dire. D'autant que l'auteure de cet hommage à Beckett, Nancy Huston, évoque surtout, dans Limbes, la similarité de sa situation d'écriture avec le génial irlandais afin de mettre en lumière la manière spécifique dont toute langue appréhende le monde et le change à travers elle. D'où les décalages amusants, quoiqu'assez répétitifs, qui traversent ces fragments où l'on glisse vivement de l'anglais au français.

Toujours est-il que Nathalie Claude et Lin Snelling se sont peu senties liées à cette matière fournie par Huston. Elles y ont surimposé un corps à corps avec un théâtre vide, peut-être, mais diablement bien pourvu en moyens techniques. Une voiturette, des projecteurs, une paire de rideaux de scène de même que plusieurs perches, qui descendent puis remontent vers les cintres, alimentent les démêlés de ce couple dépareillé tout en reléguant le texte au second plan. Il se dégage pourtant un certain esprit beckettien des deux êtres clownesques en présence. À ceci près, que les velléitaires auxquels nous a habitués Beckett se transforment ici en femmes hyperactives, très versées dans l'emploi de la technique scénique.

Il en découle une réelle inventivité dans les jeux de scène. Avec l'impression, par moments, que les comédiennes dansent avec le théâtre et ses attributs techniques. Ce qui est d'autant plus remarquable qu'elles ne sont que deux à habiter l'immense plateau de l'Usine C. Une fois lancées toutefois, elles donnent l'impression de ne plus savoir s'arrêter et d'opérer à vide, Beckett et Huston, voire leur esprit, ayant, pour ainsi dire, été largué en cours de route.

Autre déséquilibre, la fantaisie désopilante de Nathalie Claude, la mobilité de son visage et sa dextérité à jouer avec les mots, éclipsent — pour ne pas dire, écrasent — totalement Lin Snelling, au talent plus circonscrit. Même, dans la perspective où cette dernière porte avant tout le masque tragique tandis que la première investit prioritairement celui de la comédie, l'écart s'avère trop manifeste pour ne pas peser sur l'ensemble. Résultat inattendu, le français domine nettement le spectacle et l'anglais y apparaît comme une langue très secondaire.

Bien entendu, Limbes est à ranger au rayon des spectacles imparfaits. Mais il y a une inventivité très au-dessus de la moyenne dans cette imperfection et des tableaux bien vus, qui jouent en sa faveur. Ceux qui n'ont pas encore pris la mesure du tempérament comique de Nathalie Claude ne devraient pas manquer non plus de s'y précipiter. Resserré d'une trentaine de minutes, l'exercice laisserait sans doute repartir le spectateur moins las. Faut-il pour autant bouder toute imperfection?