Sociologie fragmentée d’un exil forcé

Marie-Louise Bibish Mumbu et Philippe Ducros, le metteur en scène, devisent tout en préparant un plat de morue aux poivrons et oignons.
Photo: David Ospina Marie-Louise Bibish Mumbu et Philippe Ducros, le metteur en scène, devisent tout en préparant un plat de morue aux poivrons et oignons.

Sur scène, il y a une ampoule rouge qui peut s’allumer à tout instant. Sans prévenir.

C’est un signal qui invite Marie-Louise Bibish Mumbu, auteure et interprète de cette pièce, à sortir de la lumière des projecteurs pour gagner rapidement les coulisses où son enfant, fraîchement né, l’attend pour se faire allaiter. Oui, oui ! Vrai, comme c’est écrit ici !

Mardi soir, l’ampoule rouge s’est allumée, après une heure quinze de spectacle environ, alors que l’auteure était en train de parler d’aliénation et se préparait même à entrer dans le vif d’un autre sujet : l’esclavage. Ça ne s’invente pas ! Sa progéniture a visiblement le sens du « timing », comme on dit à Nairobi, et pourrait bien hériter de la mère son sens du conte, si l’on se fie à son Bibish de Kinshasa actuellement livré sur les planches de l’Espace libre à Montréal.

Plus conférence illustrée que théâtre autobiographique, l’étrange objet expose en deux heures sa sociologie sensible, critique et humaine du Congo contemporain en passant par le chemin de l’exil, celui emprunté par Bibish, journaliste de son état, qui, après Paris, a posé ses valises à Montréal. Elle a également posé ses réflexions induites par ce départ salutaire dans un roman, Samantha à Kinshasa (Recto Verso) dont plusieurs fragments sont « joués » ici par la délicieuse Gisèle Kayembe.

Un peu chaotique

À l’image de la métropole congolaise, tout ici est un peu chaotique, pas trop formel, organique, odorant et texturé, avec d’un côté de la scène un bar ouvert pour le public et de l’autre, un « espace cuisine » dans lequel Marie-Louise Bibish Mumbu et Philippe Ducros, le metteur en scène, devisent tout en préparant un plat de morue aux poivrons et oignons. Au centre ? Des chaises de plastique forment un terrain de jeu qui se transforme au gré du récit en cabine d’un vol Air France, en maison d’un quartier populaire, en club dansant de la métropole africaine…

On y parle musique, panne d’électricité, mais également de dictature, d’une ville tristement célèbre pour être devenue la capitale mondiale du viol, d’un quasi-génocide qui a emporté dans la mort de 3 à 6 millions de personnes, dans l’indifférence générale et de l’hypocrisie de compagnies minières, largement enregistrées au Canada, et qui nourrissent les tensions dans ce pays pour assurer leur mainmise sur des minerais. Le tantale, composant du coltan dont le Congo possède 80 % des réserves mondiales, en est un. Il est indispensable pour la fabrication des téléphones dits intelligents, comme ceux d’Apple, pourrait-on dire sans accuser personne !

Le propos est parfois lourd, mais cette Bibish et ses acolytes arrivent facilement à le faire passer, par l’humour, l’autodérision, mais également par une écriture colorée, pleine de lettres et d’images, qui évite l’intensité et les effusions d’émotions pour mieux explorer la rationalité des questions, des doutes qui émergent avec la décision d’émigration, particulièrement lorsque le manque d’espoir est à l’origine de la chose. Une légèreté apparente, une désinvolture, qui, selon elle, éloigne chaque jour le Congolais du suicide et fait de cette production atypique un étonnant moment.

Bibish de Kinshasa

Texte : Marie-Louise Bibish Mumbu. Mise en scène : Philippe Ducros. Avec : Marie-Louise Bibish Mumbu, Philippe Ducros, Gisèle Kayembe et Papy Maurice Mbwiti. Espace libre, jusqu’au 24 octobre.