Théâtre - Un Walser allègre

De nos jours, nul ne fait plus rien pour rien. Toute activité doit servir à quelque chose. Or, la liberté suprême, laisse entendre Robert Walser dans La Promenade, publiée en 1917, serait de marcher au hasard et sans but. Une telle liberté, même l'écrivain au coeur de cette longue nouvelle, portée à la scène par Jean-Marie Papapietro (Abel et Bela), n'en bénéficie pas. Mais nous sentons qu'il y aspire, tout comme, sous des dehors d'une politesse exquise, il vise à se dégager de plusieurs contraintes sociales, qui lui pèsent, au profit d'élans du coeur par trop excessifs pour être vraiment convenables.

Le lecteur se demandera avec raison comment une scène aussi exiguë que celle de la petite salle de l'Institut Goethe peut se prêter à des déambulations de cet ordre. Dans sa mise en scène, Jean-Marie Papapietro a résolu ce problème en ramenant cette promenade à ses dimensions littéraires, la faisant se répéter dans une chambre misérable entre l'écrivain au soir de sa vie et un infirmier qui, livre en main, joue le jeu avec lui.

Cette théâtralisation minimale mais juste nous invite à suivre un écrivain désargenté au cours de plusieurs rencontres inopinées, mais également lorsqu'il se présente à des rendez-vous, presque tous commandés par sa piètre situation financière. En cours de route, il s'en prend avec véhémence à l'excès de mercantilisme qu'il voit poindre tant chez le libraire que sur l'enseigne du boulanger. Volontiers moraliste, le promeneur juge détestable cette attitude qui conduit, selon lui, à vouloir à tout prix éblouir, à «paraître plus que l'on est».

Paul Savoie prête sa voix à ce brillant discoureur, adepte de la simplicité volontaire, sur le plan matériel, mais qui adopte un ton solennel et parfois ironiquement pompeux pour décrire l'animation d'une rue ou engager la conversion avec une inconnue. Un humour fin naît du contraste qu'il y a entre la condition humble du promeneur et la noblesse de ses dires. Sa délicatesse de sentiment occulte en outre ses soucis et ses pensées lugubres. Mais l'homme en laisse entendre assez pour que le spectateur n'en soit pas dupe.

Aux côtés d'un Savoie en pleine forme, d'une fantaisie charmante, mais chez qui affleure toujours un début d'angoisse, Roch Aubert joue habilement les «seconds violons». Premièrement, il prête une oreille tout à fait attentive à l'excentrique. Ensuite, il s'immisce allègrement dans la reconstitution de la promenade avant de s'éclipser comme un nuage à la fin. Accompagnement modèle grâce auquel l'ensemble parvient à trouver un rythme agréable, une sorte de moderato con anima.

À l'instar d'autres spectacles du Théâtre de Fortune, le décor de La Promenade est d'une rusticité consommée. Il serait sans doute temps d'accorder plus de soin à l'aspect visuel de la représentation. Objectif réalisable sans que l'esprit de dépouillement caractéristique de ce théâtre de poche n'ait besoin d'être remis en question. Sortir de son eurocentrisme ne ferait peut-être pas de tort non plus. Car ce que cette équipe fait, en rendant accessible au public, non sans ludisme, des textes très littéraires, elle le fait bien. Aller vers d'autres horizons ne devrait lui inspirer aucune crainte.