Quand Beckett rencontre Kafka

«Trois nuits avec Madox» se déroule dans un bar isolé, quelque part près de la mer.
Photo: Catherine Langlois «Trois nuits avec Madox» se déroule dans un bar isolé, quelque part près de la mer.

La Trâlée propose un programme double : Trois nuits avec Madox (1995) et Le deuxième tilleul à gauche (2004), deux pièces de Matéï Visniec, auteur d’origine roumaine vivant en France.

Trois nuits avec Madox se déroule dans un bar isolé, quelque part près de la mer. Par un dimanche de pluie, Bruno, tenancier de l’endroit, est seul ; entre Grubi, son ami de toujours. Au fil de la conversation, ils font une découverte étrange : tous deux ont passé les trois nuits précédentes, l’un à jouer aux fléchettes, l’autre aux dés, avec le même homme, exactement au même moment. D’abord incrédule, chacun est ensuite fâché des mensonges de l’autre… Jusqu’à l’entrée des autres habitués, dont les révélations ne font que nourrir l’énigme. Mais qui est donc ce Madox ?

Bousculés par cet événement inusité venant enfin rompre leur routine, les personnages réfléchissent, discutent, cherchent à comprendre. Jusqu’à se révéler, à travers leur quête de ce visiteur improbable, jusqu’à ce que, la réalité ne suffisant plus, elle bascule. Leur monde banal semble sombrer dans un monde parallèle, seule porte de sortie, dirait-on, lorsqu’on atteint les limites de l’ennui.

Décor insolite

Investissant un véritable bar, transformé grâce à la scénographie un peu décalée (Dominique Giguère), La Trâlée nous transporte aisément dans cet endroit lointain, où atmosphère, photos et objets se fondent parfaitement et créent un décor insolite. La mise en scène tire admirablement parti de toutes les possibilités qu’offre le lieu, mis en valeur par l’éclairage (Laurence Croteau Langevin) tantôt réaliste, tantôt expressionniste qui, avec la musique (Alexandre Martel), évoque réalité ou déformation du réel.

Le jeu des comédiens est solide, rigoureux : caricatures d’eux-mêmes, les personnages atteignent en même temps, par petits gestes, petites manies, une forte authenticité. L’entrée de chacun, d’ailleurs, particulièrement soignée, en dit long sur son monde intérieur. On regrette cependant quelques moments où, pour certains, le jeu devient un peu outré, et le fait que la progression, dans les réactions, se fasse parfois par à-coups un peu surprenants.

En ouverture, une courte pièce, délicieuse : Le deuxième tilleul à gauche. Deux personnages, chacun accompagné d’un ami, s’épient de loin, depuis dix ans, chacun convaincu qu’il a une emprise irrésistible sur l’autre. Humour et absurde s’y retrouvent, auxquels s’ajoute, dans le jeu, un aspect mécanique : mouvements très précis, par moments chorégraphiés, révélateurs efficaces des personnages, marionnettes de leur illusion.

Force et intelligence des textes, cohérence de la proposition, qualité de l’interprétation : le spectacle séduit et dépayse. On se laisse volontiers emporter par la dérive des personnages qui, s’ils nous amusent, proposent aussi un miroir : certes déformant, mais quelque peu troublant.

Trois nuits avec Madox

Textes : Matéï Visniec. Mise en scène : Guillaume Pépin. Avec Nicola Boulanger, Paul Fruteau De Laclos, Nadia Girard, Amélie Laprise, Jocelyn Paré, Guillaume Pelletier, Catherine Simard. Production du collectif La Trâlée, présenté par Premier acte au bar L’Autre Zone, à Limoilou, jusqu’au 10 octobre.