Extase matérielle

La dramaturge Catherine Léger a attendu dix ans pour que soit montée sa pièce «Voiture américaine».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La dramaturge Catherine Léger a attendu dix ans pour que soit montée sa pièce «Voiture américaine».

Mardi soir aura lieu au théâtre La Licorne la première attendue de la pièce Voiture américaine. Attendue, parce que, d’une part, il s’agit d’un texte primé et, d’autre part, parce que l’auteure Catherine Léger l’a écrite… il y a presque une décennie. Or, n’allez pas croire que la dramaturge lauréate en 2006 du Prix Gratien-Gélinas, le plus prestigieux consacré à la relève dramatique au pays, s’impatientait. Non seulement elle n’a pas chômé dans l’intervalle, mais cette distance lui a permis de revisiter cette oeuvre de jeunesse avant de la lâcher devant le public.

Campée dans un ici aux airs d’ailleurs, l’action de Voiture américaine repose sur les interactions entre huit personnages qui composent une petite communauté vivant en marge d’un monde anéanti. L’humanité est finalement venue à bout des ressources naturelles, ce qui ne l’empêche pas de continuer de brûler du pétrole, désormais rare. Et de se saouler, quand elle le peut, avec de l’alcool frelaté, désormais le seul poison encore à peu près accessible. Entre avidité et avarice, tout un chacun essaie d’exulter, essaie d’oublier. Le temps est « à l’austérité, à la pauvreté et à la cruauté ».

De l’anticipation réaliste au moment de sa conception en 2005, la pièce semble à présent collée sur l’actualité.

« Avant, c’était de la science-fiction et maintenant, c’est juste de la fiction », reconnaît Catherine Léger avec qui l’on s’entretient dans une petite salle de conférence située tout en haut de l’institution de la rue Papineau.

« J’avoue que je ne m’explique pas pourquoi ça a pris tout ce temps ; je n’ai pas vraiment analysé. Il s’agissait à la base d’une grosse distribution — douze personnages. »

Il n’y a pas que dans la pièce que l’économie est en ruine. Difficile, en effet, de garnir les scènes québécoises de distributions nombreuses. Si bien que, depuis, Catherine Léger a retranché quatre personnages du récit.

Tout englober

Lequel récit n’a pas souffert pour autant. Par ailleurs, la production jouit à ce moment-ci d’une conjoncture parfaite.

« Philippe [Lambert] avait fait la mise en lecture de la pièce à la Semaine de la dramaturgie du CEAD, à l’époque, rappelle l’auteure. Qu’il en assure la mise en scène maintenant, c’est comme si ça allait de soi. Quant à l’équipe de la Banquette arrière, elle est constituée de comédiens fabuleusement doués, individuellement, mais qui ont une existence très forte en tant que troupe. C’est vraiment parfait parce que l’univers de la pièce est un peu décalé, et ça prend une distribution avec une bonne unité de groupe pour y plonger puis porter cet univers-là. Bref, oui, ç’a été long, mais c’est comme ça qu’il fallait que ça se passe. »

Un univers, justement, où se jouent de petits drames sur fond de thèmes immenses. En revisitant Voiture américaine pour réviser et peaufiner, Catherine Léger a été stupéfaite par sa propre audace.

« J’étais plus jeune ; je terminais ma formation [à l’École nationale de théâtre]. Je voulais englober très large. J’avais le courage, ou la prétention, d’aborder de grands sujets comme l’amour, le vide existentiel, le fait qu’on est en train de devenir des zombies. Tout ça dans la même pièce. C’était gros, et je doute qu’aujourd’hui j’aborderais ça de la même manière, mais quand je me suis attelée à la réécriture, autant je trouvais qu’il y avait là quelque chose d’intimidant et de naïf, autant c’était grisant de constater combien j’étais brave à 25 ans. Je tenais évidemment à préserver et protéger ça, tout ça. »

Les possédés

Pas de révisionnisme, donc. Comment cela se traduit-il ?

« On va parler d’amour, on va parler de l’extase, et du fait de l’avoir atteinte et de ne plus être capable de l’atteindre. On va parler du fait qu’un objet peut nous procurer plus de satisfaction que d’être en relation avec un autre être humain… On va se demander pourquoi c’est si satisfaisant de posséder un objet. Et on va se demander comment on peut vivre l’extase avec un autre être humain quand on est si satisfait dans sa possession de divers objets. »

Le rapport à l’amour, à l’autre, au matériel : vaste programme en effet.


« Mes préoccupations ont évolué, mais ce qui se trouve dans Voiture américaine, j’y adhère encore. Je devais juste ne pas résister. Je devais juste rassembler mon courage et y aller. »

Comme quoi, dix ans plus tard, Catherine Léger n’a rien perdu de sa bravoure.