L’innocence sacrifiée

Le personnage frêle et magnifique de Bousille, dont le malheur nous remue et nous fend le cœur, trouve en Christian Michaud un interprète de choix.
Photo: Nicola-Frank Vachon Le personnage frêle et magnifique de Bousille, dont le malheur nous remue et nous fend le cœur, trouve en Christian Michaud un interprète de choix.

Dans un hôtel de Montréal se retrouvent les membres de la famille Grenon, venus de Saint-Tite pour assister au procès du benjamin, Aimé, accusé du meurtre de son rival. Avec eux, le cousin Bousille, seule personne à avoir assisté à la scène, et dont le témoignage suffirait à faire condamner Aimé. La famille Grenon, soucieuse de sa réputation, fera tout pour l’empêcher de livrer la vérité. Mentir, manipuler, brutaliser : rien ne les arrête, tant qu’ils peuvent « entrer la tête haute à l’église le dimanche ».

Créée en 1959, Bousille et les justes dénonce l’hypocrisie, l’égoïsme, la lâcheté. Critiquant, à travers la famille Grenon, la société bien-pensante de l’époque, la charge, près de soixante ans plus tard, n’a rien perdu de sa force. Voir la bonté, la pureté du coeur ainsi bafouées est révoltant, insupportable.

Huis clos, la pièce est ici présentée, contrairement à la tradition, dans un décor ouvert, sur un plateau dégagé, à l’exception des meubles figurant la chambre d’hôtel où se déroule l’action. L’ensemble, par la dureté de certains personnages et par sa progression implacable, n’en est pas moins étouffant. La mise en scène de Jean-Philippe Joubert oscille entre réalisme, dans les costumes, les interactions des personnages, et le symbole, lors de transitions chorégraphiées (parfois un peu redondantes, avouons-le) entre les actes. L’ensemble est bien rythmé, faisant alterner discussions tendues et mouvement fluide.

Gratien Gélinas a semé, dans la pièce, quelques passages plus comiques, où la satire vise, principalement, la religion et certaines conventions. Si l’écho de ces scènes est forcément différent de nos jours, les moeurs ayant changé, le passage du drame à ces tableaux, ici, n’est pas toujours heureux, la caricature apparaissant, par moments, un peu trop appuyée dans le jeu. Le texte, semble-t-il, se suffirait à lui-même, l’insistance donnant parfois l’impression, finalement, que le personnage se moque de lui-même. Outre ces réserves, le jeu de chacun est solide, énergique, précis.

Quant à Bousille, personnage frêle et magnifique, dont le malheur nous remue et nous fend le coeur, il trouve en Christian Michaud un interprète de choix : l’acteur en fait un être particulièrement attachant, plein d’une pureté et d’une candeur émouvantes. Dans la simplicité de Bousille, dans ses scrupules et sa souffrance, il vibre à chaque instant, incarnant le personnage de tout son être. On est saisi, au salut, en revoyant le comédien au naturel, ou en le comparant avec son récent Scapin, en janvier, sur la même scène. La métamorphose manifeste la profondeur de son interprétation, manifeste l’ampleur, aussi, de son talent.

Bousille et les justes

Texte : Gratien Gélinas. Mise en scène : Jean-Philippe Joubert avec Jean-Denis Beaudoin, Danièle Belley, Laurie-Ève Gagnon, Eliot Laprise, Valérie Laroche, Simon Lepage, Christian Michaud, Maxime Perron, Ghislaine Vincent. Production du Théâtre de la Bordée, à la Bordée jusqu’au 10 octobre.