Colère intime, plénitude hurlante

Normand D’Amour, Dominic Champagne et Bryan Perro
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Normand D’Amour, Dominic Champagne et Bryan Perro
Dans Moby Dick, publié en 1851, le romancier Herman Melville mettait en garde l’humanité contre sa propre arrogance. La nature survivra à l’homme, mais l’inverse est en revanche peu probable. Points de vue croisés autour d’une oeuvre résolument moderne qui a inspiré une nouvelle incarnation théâtrale, à l’affiche au TNM du 22 septembre au 17 octobre.
 

« Le monde est un vaisseau dans un voyage sans retour », peut-on lire dans Moby Dick. Tel est le destin vers lequel vogue l’équipage du baleinier Pequod, microcosme de l’Amérique, de l’Occident, du monde. À la barre du navire, le capitaine Achab, un marin prêt à tout pour tuer l’énorme cachalot blanc qui lui infligea jadis une balafre et le priva d’une jambe. Graduellement, l’obsession d’Achab se meut en une quête existentielle hallucinée. À l’initiative de l’écrivain Bryan Perro, le metteur en scène Dominic Champagne s’est attelé à une adaptation du roman-fleuve. À bord dès le départ : le comédien Normand D’Amour.

« J’étais dans la jeune vingtaine et, venant de terminer de lire tout Tolkien, j’étais en manque pas juste d’aventure et de dépaysement, mais de quelque chose de dense, relate Bryan Perro, créateur entre autres du héros Amos Daragon. Je suis entré dans une librairie et je suis tombé sur Moby Dick. Je me souvenais vaguement du film de John Huston, avec Gregory Peck… J’ai acheté le roman, et j’ai été complètement soufflé. Ce livre-là m’a permis de comprendre le monde, et surtout de comprendre comment j’étais petit dans ce monde-là. Ç’a donc été, paradoxalement, une découverte monumentale pour moi, cette réalisation de mon insignifiance par rapport à l’immensité du monde, des choses, de la nature. »

Pour Bryan Perro, la mise en garde implicite du roman est limpide : l’être humain doit se garder de jouer avec des forces qui le dépassent. Sa prétention de pouvoir dompter celles-ci le mènera, chaque fois, et peu importe l’époque, à sa perte.

« Moby Dick, c’est la force de la nature, poursuit l’écrivain. C’est la puissance de ce qui nous entoure, et quand cette puissance-là décide qu’elle en a assez, elle est expéditive. Elle n’a pas de coeur, pas de morale, et pas d’état d’âme. Moby Dick, c’est Fukushima : l’instant d’avant, il y avait une ville, il y avait l’homme, et cette vague s’est abattue, puis s’est retirée, et l’humanité avait été effacée. C’est ça, Moby Dick. C’est un avertissement contre l’oléoduc d’Enbridge. “On va sacrer ça dans des tubes pis y en aura pas, de problème”, promet-on. On n’apprend pas. »

Surhomme avant la lettre

 

Très engagé sur le plan environnemental et l’une des voix les plus audibles dans le débat sur les gaz de schiste, Dominic Champagne s’est d’office senti interpellé par le sous-texte du roman lorsque, étudiant en théâtre, il le lut à la suggestion de son mentor Victor-Lévy Beaulieu, un spécialiste de Melville.

« Initialement, c’était ma principale raison d’accepter l’invitation de Bryan, confirme-t-il. La baleine blanche, les chercheurs d’huile : on était en plein Cacouna. »

D’un commun accord, les deux hommes ont convenu de cosigner l’adaptation, le mariage idéal pour Moby Dick, en l’occurrence. En effet, Bryan Perro en connaît un rayon en matière d’aventure. Quant à Dominic Champagne, il a démontré sa capacité à condenser les récits épiques avec Don Quichotte et L’Odyssée. De considérations métaphoriques en ruminations métaphysiques, un constat étonnant s’est néanmoins imposé. « Mon a priori, c’était qu’Achab était ce démiurge fou qui, dans sa quête de l’huile, allait nous mener à notre naufrage, poursuit le metteur en scène. C’était le souvenir que je gardais du roman, mais en le relisant, j’ai pris sa pleine mesure. Moby Dick est arrivé plusieurs décennies avant Nietzsche, et pourtant, Achab, c’est le surhomme qui “se tient debout au milieu du chaos après que Dieu est mort”. J’ai découvert un personnage contradictoire, à la fois monstre et figure tragique, et possédant une beauté insoupçonnée. »

« Bref, on a tous compris que ce n’aurait pas été rendre justice à l’oeuvre que de s’en tenir à un simple pamphlet environnemental. C’est tellement fort, tellement complexe, que pour ma part, j’ai vite enlevé ma casquette de Greenpeace. Le message est là de toute façon ; il est ancré dans l’oeuvre, une oeuvre aux ramifications bien plus vastes : le rapport de l’homme avec la nature, oui, mais aussi son rapport avec Dieu ; la prétention humaine, le début du mirage capitaliste multinational industriel américain, l’exploitation des peuples indigènes… »

Trouver l’humanité en soi

On convient de tout cela, et on reprend son souffle après la tirade passionnée de Dominic Champagne. Pensif, Normand D’Amour y va de sa propre perception du personnage, iconique, du capitaine Achab.

« Il est shakespearien. Il est tout de bruit et de fureur. Achab veut occulter les peurs de l’homme. Il est contre Dieu, pas juste par arrogance, mais parce que les religions découlent de ça, de la peur. L’homme s’est créé des divinités pour quoi, sinon pour contrer sa peur — de l’inconnu, de l’autre, de la mort. “L’ignorance est la mère de l’épouvante”, selon Melville. Achab, lui, veut arrêter ça. Il veut cesser d’avoir peur, quitte à en mourir. »

Dominic Champagne opine du bonnet. « On peut pas être écologiste et se dire que la nature est merveilleuse. Elle peut être source d’émerveillement, et être nourricière. Mais peut être hostile. Elle peut être dangereuse. Et Achab illustre cette dualité : la baleine blanche, il la déteste, mais en même temps, il l’adore. Il parle de Moby Dick comme d’une amante. Dès la première scène, c’est comme s’il s’en allait à un rendez-vous amoureux. Achab est, à sa manière tordue, un héros romantique. »

Un rôle galvanisant, en somme. Or, pour Normand D’Amour, jouer le capitaine Achab représentait bien davantage qu’une superbe occasion professionnelle.

« Achab a perdu une jambe, et c’est un des éléments qui alimentent sa rage, rappelle le comédien. Mon père a perdu l’usage de ses jambes pendant que ma mère était enceinte de moi, et je suis convaincu que j’ai ressenti la détresse de ma mère — on était connectés, forcément. Pendant des années, j’ai été en colère ; je me fâchais tout le temps. Je suis né en colère. Ce n’est qu’à 40 ans que je m’en suis purgé. J’ai procédé à un rebirth, une renaissance, dans mon sous-sol. Le gros kit. Je me suis libéré de ça, mais la colère d’Achab, son discours, je les comprends. Ses paroles, j’ai passé la première moitié de ma vie à vouloir les crier. C’est dire combien c’est cathartique, comme projet. »

Rarement l’expression « le rôle d’une vie » aura-t-elle été aussi appropriée…

Des baleines et des p’tits gars

Normand D’Amour, Bryan Perro, Dominic Champagne, et avant eux, John Huston, Gregory Peck, Ray Bradbury à l’adaptation du roman d’Herman Melville, et Victor-Lévy Beaulieu, tiens… On ne peut s’empêcher de poser la question : Moby Dick, sans remettre en doute son universalité, est-ce fondamentalement un « trip de gars » ?

Sourires fendus, fous rires spontanés : ces messieurs acquiescent d’emblée.

« Ben oui, c’est certain, admet de bon gré Normand D’Amour. En lisant le texte, je me revoyais, enfant, avec un cache-oeil en train de jouer aux pirates avec mes chums. Y a de ça dans la pièce, c’est évident. »

« Tout à fait, renchérit Dominic Champagne. C’est une oeuvre qui en appelle, en partie, à un esprit d’aventure primaire, fondamental. Cette énergie juvénile là, ce ludisme-là, ils sont essentiels. D’ailleurs, Bryan a une maîtrise inouïe de ça. »

En écoutant ce dernier, on comprend pourquoi.

  

« Cette lecture-là, plus que toute autre, a été déterminante pour moi. En tirer une adaptation scénique, c’est comme un rêve qui se réalise. Lors du premier enchaînement, j’étais assis dans la salle et j’ai hurlé “Yé !” comme un enfant ravi. Pour dire le vrai, le p’tit gars est jamais loin », conclut Bryan Perro.

Moby Dick : images et musique

Du 22 septembre au 17 octobre : exposition Moby Dick : l’avidité de l’homme contre les forces de la nature de l’artiste Caroline Jacques, à la Maison du développement durable.

Dès maintenant : Moby Dick, l’album, ou 12 morceaux composés par Ludovic Bonnier pour la trame musicale de la pièce. Sur étiquette Analekta.


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