Éloge de la différence

Monia Chokri ne sait pas comment exercer son métier « autrement qu’en essayant de nouvelles choses. Je ne suis jamais dans des situations confortables ».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Monia Chokri ne sait pas comment exercer son métier « autrement qu’en essayant de nouvelles choses. Je ne suis jamais dans des situations confortables ».

Elles sont toutes deux des comédiennes singulières doublées de créatrices. On ne se surprend donc guère de voir les chemins de Marie Brassard et de Monia Chokri se croiser. Leur rencontre artistique initiale a eu lieu sur le plateau de La fureur de ce que je pense, en 2013, où la première dirigeait la seconde. Voici qu’elles récidivent à l’Espace Go, grâce à la recréation de Peepshow.

L’auteure et metteure en scène offre ainsi à sa cadette de reprendre son rôle dans son troisième one woman show. « Marie est probablement l’artiste de théâtre que j’admire le plus ici, affirme Monia Chokri. J’étais très flattée, bien qu’assez terrorisée à l’idée de faire un solo. Je lui ai demandé de me laisser réfléchir un peu, mais je n’avais pas le choix de dire oui… » D’autant que la réalisatrice du court métrage primé Quelqu’un d’extraordinaire ne sait pas comment exercer son métier « autrement qu’en essayant de nouvelles choses. Je ne suis jamais dans des situations confortables, on dirait [rires]. Je pense que ça ne m’intéresse pas. »

Pour la metteure en scène, qui aime travailler en collaboration avec son équipe de créateurs et qui se considère comme la chef d’orchestre de l’ensemble (« je leur suggère des visions plutôt que de les imposer »), l’élaboration d’une oeuvre artistique relève d’abord d’une rencontre. « Il faut que ce soit le fruit d’une conversation, et pas seulement un but à accomplir. »Elle s’entoure toujours d’artistes avec qui elle sait pouvoir tenir des discussions intéressantes — et qui n’auront parfois rien à voir avec le show lui-même.

Tempérament aventurier

Les deux actrices partagent « un peu le même langage », estime Marie Brassard. « Monia est une interprète extraordinaire, qui a le talent pour aller dans les avenues du jeu théâtral qui m’intéressent. » Soit atteindre un jeu qui soit « évocateur, sans être illustratif ». Sa cadette possède aussi le « tempérament aventurier » nécessaire pour s’adonner aux expérimentations de la technologie sonore. L’utilisation d’un micro qui transforme la voix pendant la représentation caractérise l’oeuvre de Brassard depuis Jimmy, créature de rêve. « C’est un outil qui m’a aidée à me dépasser en tant qu’interprète, et qui emmène vraiment dans des territoires nouveaux, étranges. »

Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la maîtrise de cet élément technique n’exempte pas l’interprète d’un travail de métamorphose très physique. L’intimité de ce procédé force aussi à une grande sincérité, a constaté Monia Chokri. « Ma voix est très proche des spectateurs, comme si je leur chuchotais à l’oreille. Si je ne suis pas sincère, que je ne suis pas vraiment dans l’état, ça ne marche pas. »

« Plus le travail est technique, moins on est dans des considérations du style “Suis-je bonne ou pas ?” ajoute la comédienne. On se demande plutôt : l’oeuvre est-elle intelligible ? Ici, on n’est pas dans la performance. » Monia Chokri avait elle-même été séduite par une conception similaire du jeu, à sa sortie du Conservatoire, en voyant Humiliés et offensés du metteur en scène allemand Frank Castorf au Festival de théâtre des Amériques. Elle retrouve dans le travail avec Marie Brassard ce jeu « sans effet », qui enlève tout souci d’une dimension performative. « L’important, c’est juste d’être détendue sur scène et de raconter une histoire. »

Vive l’excentricité

À l’origine, il y a eu le désir de Marie Brassard de revisiter son envoûtant répertoire solo avec un regard neuf, externe. Des oeuvres oniriques qui, constate la créatrice, ont été davantage diffusées à l’étranger qu’ici. « Normalement, je travaille presque toujours au centre de la création. C’est très stimulant de me retrouver à l’extérieur, parce que tout à coup j’ai une vision d’ensemble. Et j’ai eu envie de pousser un peu plus loin le côté surréaliste de cette histoire, de mettre davantage en lumière l’inconscient. »

Créé il y a 10 ans, Peepshow enfile une mosaïque de petits récits où divers personnages suivent leurs désirs, ouvrent les portes de mondes cachés. Sa créatrice décrit le spectacle comme « un hommage à l’esprit aventurier, à l’excentricité, à l’idée de vivre sa vie. Il me semble que c’est plus que jamais pertinent, à une époque où on a l’impression que nos pensées sont de plus en plus formatées par les médias, sociaux et autres. On reçoit constamment des idées préfabriquées, les opinions de tout le monde. On a un peu le cerveau lavé, sans s’en rendre compte. »

Comme dans le conte du Petit chaperon rouge (« l’histoire d’une fille qui se fait imposer des interdits et décide de les transgresser »), sa protagoniste, une adolescente curieuse, est animée par le désir d’emprunter des sentiers non balisés. De vivre des aventures hors du commun. Et même si ces contacts fugaces se terminent trop abruptement à son goût, ces rencontres auront transformé les êtres humains qui se sont ainsi croisés. Et laissé des traces.

Jeunes, les artistes éprouvent souvent ce sentiment d’être décalé par rapport au mode de pensée dominant de leur environnement d’origine, précise Monia Chokri. « Il y a beaucoup de gens qui répriment leurs désirs ou leurs pensées. Dans Peepshow, il n’y a pas de violence. Juste un désir de laisser les êtres humains s’épanouir. »

Marie Brassard rappelle que l’art est l’expression d’une parole unique. « Je pense que le plus grand compliment qu’on puisse me faire, c’est de me dire que je suis étrange ! dit-elle en riant. Et c’est ce qui m’attire chez les gens : l’unicité. »

Peepshow

Texte et mise en scène : Marie Brassard. Une coproduction Espace Go- Infrarouge. Du 15 septembre au 10 octobre. À l’Espace Go.