Théâtre - L'hiver théâtral montréalais de A à Z

ALBEE. La présente saison marque le retour en force de l'auteur de Qui a peur de Virginia Woolf?. En janvier et en février, trois de ses pièces prennent d'assaut les scènes montréalaises, dont, bien entendu, son plus grand succès. L'énorme scène de ménage est programmée (en anglais, bien sûr) au Centre Saidye Bronfman du 17 au 29 février. Autrement, pour mettre à jour votre connaissance de l'oeuvre d'Edward Albee, vous avez le choix. Le Rideau Vert a jeté son dévolu sur La Chèvre, qui a fait scandale lors de sa création à Broadway en 2002, tandis que le Théâtre Prospero a opté pour Trois femmes grandes, au titre à la fois direct et énigmatique.

BOUCHER. Depuis Natures mortes en 1993, Serge Boucher a prouvé qu'il possède l'oreille la plus habile à rendre, dans toute sa véracité, la langue du petit peuple. La qualité de la reproduction a sans doute atteint un sommet dans ses 24 poses (portraits). Portrait familial dont plusieurs ne savaient trop s'il fallait en rire ou en pleurer. Pour son plus récent texte, Avec Norm, qui prend l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui le 20 avril, Boucher bénéficie une fois de plus de la complicité du metteur en scène René-Richard Cyr. Certainement une des deux ou trois créations québécoises les plus attendues de la première moitié de 2004.

COLLIER. Ce collier, c'est celui d'Hélène. Il est né de l'imagination de Carole Fréchette. Il nous entraîne au Liban, pays de toutes les pertes, où ce collier que cherche vainement l'héroïne fait écho à des peines plus graves. De nouveau, c'est le metteur en scène théâtre

L'hiver théâtral montréalais de A à ZMartin Faucher qui accom

pagne cette auteure pour Le Collier d'Hélène. Bonne idée. Il avait si bien servi ses oeuvres précédentes, Les Quatre Morts de Marie et Les Sept Jours de Simon Labrosse. Il se saisit à présent des errances d'une héroïne attachante, qui échoit à nulle autre que Diane Lavallée alias Thérèse dans La Petite Vie. À voir au Théâtre d'Aujourd'hui à compter du 9 mars.

DENISE-PELLETIER. Le Théâtre Denise-Pelletier propose deux oeuvres aux antipodes l'une de l'autre cet hiver. D'une part, Martin Faucher revisitera Les Femmes savantes de Molière. Lors de la première, le 23 janvier, nous saurons s'il sera en mesure de rééditer le succès du Menteur, qui avait valu à son équipe un doublé (Masque et prix de la critique). D'autre part, la direction annonce une Iphigénie le 17 mars prochain. Il s'agit de la vierge dont le sacrifice assurerait aux Grecs des vents favorables pour aller conquérir Troie. Mais ça, c'était chez Racine. Un contemporain lui a été préféré: Michel Azama. La mise en scène est, quant à elle, assurée par la très polyvalente Lorraine Côté.

ÉCOUTILLES. Qui d'autre que la performeuse Nathalie Derome oserait recourir à un titre aussi poétique pour son prochain «cabaret de fortune»? Et pourtant, le lien semble se faire tout naturellement entre ses Écoutilles et Du temps d'antennes, le «solo low-tech» qui précédait. Par des chansons, des projections et bien d'autres éléments visuels et sonores de son cru, Derome continue à mettre en question l'écart croissant entre nos idéaux et un quotidien qui nous laisse de plus en plus désemparés. Avec elle cependant, l'autodérision n'est jamais bien loin. Si insolite soit-elle, il me semble que cette artiste lucide devrait rassembler un public moins confidentiel. Avis aux intéressés: elle ouvre ses Écoutilles au Théâtre La Chapelle dès le

26 février.

FERRON. Je ne sais s'il est juste d'écrire «le bon docteur Ferron», comme je suis tenté de le faire. Mais je sais que Michèle Magny s'est inspirée des derniers écrits de l'un de nos meilleurs écrivains pour Un carré de ciel qu'offre dès à présent le Théâtre d'Aujourd'hui, dans une mise en scène de Martine Beaulne. Il revient à Jean Marchand d'enfiler le complet du docteur. Bon comme écrivain, en ce qui me concerne. Ce qui m'apparaît bien suffisant pour qu'on s'y intéresse.

GAUVREAU. Dès le 10 février, Lorraine Pintal poursuit dans le théâtre qu'elle dirige son incursion dans l'oeuvre dramatique de Claude Gauvreau. En guise de préambule, elle a organisé, lors de la dernière édition du Festival de théâtre des Amériques, une lecture alléchante de L'Asile de la pureté dans les couloirs de l'hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine. Mais c'est à l'intérieur des murs du Théâtre du Nouveau Monde que son travail est censé trouver ses véritables dimensions. Marc Béland est au centre d'une distribution imposante, qui comprend aussi Marthe Turgeon, Carl Béchard et Alexis Martin.

IOVITA. Christina, de son prénom, est une metteure en scène installée à Montréal depuis une dizaine d'années. Ses spectacles — Jacques le fataliste en est l'exemple le plus accompli — comportent aussi bien des réflexions politiques poussées qu'une indéniable invention formelle. Avec Romania III, elle revient sur l'histoire tourmentée de son pays d'origine dans ce qui s'annonce comme son opus le plus ambitieux et, peut-être, le plus personnel. Une fois de plus, c'est l'espace Prospero qui accueille son Théâtre de l'Utopie à compter du 23 mars.

JEUNE FILLE. Celle qui a retenu l'attention de la Licorne s'appelle Braidie. Elle a quinze ans. Elle est née sous la plume de Joan MacLeod. L'écrivaine du Canada anglais s'est inspirée du meurtre très médiatisé de Reena Virk, à Victoria, pour rédiger ce monologue dont l'interprétation a été confiée à Sophie Cadieux, une jeune actrice fort talentueuse. Guère plus âgé qu'elle, Sylvain Bélanger, du Théâtre du Grand Jour, la dirige dans cette plongée au coeur d'un passé ténébreux. La confession s'enclenche dès le 23 mars, à l'angle des avenues Papineau et du Mont-Royal.

KOLTÈS. L'auteur de Roberto Zucco n'a pas été joué à Montréal depuis quelques années. De France nous vient au printemps une production de La nuit juste avant les forêts. Elle met en vedette l'inclassable Denis Lavant (Beau travail) et sa prestation vaut, paraît-il, son pesant d'or. Plus près de nous, Brigitte Haentjens avait, par le passé, dirigé de main de maître James Hyndman dans ce monologue haletant. On dit que le metteur en scène, Kristian Frédric, a lui aussi apporté beaucoup de soin à ce morceau de bravoure. Cette belle visite séjourne à l'Usine C du 6 au 12 mai.

LEPAGE. Robert Lepage a moins négligé la métropole ces derniers temps. Du 18 au 29 février, il revient y présenter The Busker's Opera dans le cadre du festival Montréal en lumière. Il s'agit d'un virage à 90 degrés pour le magicien de la scène, qui avait commencé par travailler sur la version allemande des chansons de L'Opéra de quat'sous — j'en avais vu une première mouture prometteuse à Québec en 2002 — avant d'orienter son équipe vers la pièce anglaise du XVIIIe siècle qui a inspiré Brecht et Weill. Belle façon de rebondir de la part d'un créateur qui s'est vu refuser les droits pour son projet original.

MARLEAU. De son côté, Denis Marleau s'est laissé désirer dernièrement. Et il se fera encore attendre jusqu'à la toute fin de la saison, alors qu'il présentera Le Moine noir de Tchekhov au Monument-National, du 26 au 30 mai. La création à la scène de cette nouvelle de l'auteur des Trois Soeurs aura lieu à Mons, en Belgique, en mars. En avril, elle sera servie au public du Centre national des arts à Ottawa avant d'aboutir dans la métropole trois semaines plus tard.

NADEAU. Si elle n'a pas encore la notoriété d'un Lepage ou d'un Marleau, Carole Nadeau compte parmi les metteurs en scène qui montent. Beaucoup l'auront découverte grâce à MeMyLeeMiller, son extraordinaire solo consacré à la sulfureuse photographe américaine proche des surréalistes. Mais elle a aussi étonné l'an dernier avec un Provincetown Playhouse d'une étrangeté consommée. Reste à voir de quelle manière elle abordera Tonino Benacquista dont elle met en scène Le Contrat aux Bains Mathieu, une piscine publique désaffectée, et ce, à partir du 25 mars.

ORESTE. La tragédie d'Euripide subit en ce moment un traitement de choc à l'Espace Go. Le metteur en scène, Serge Denoncourt, y a vu un objet à rapprocher de la télé-réalité, qui envahit le petit écran jour après jour. Oreste: The Reality Show constitue le deuxième jalon du cycle que le Théâtre de l'Opsis consacre à ce héros tourmenté, issu d'une famille, les Atrides, qui ne l'est pas moins.

PàP. La surprise en matière de création, c'est souvent par le PàP qu'elle arrive. Aussi son infatigable directeur, Claude Poissant, intrigue-t-il de nouveau en misant sur Louisiane Nord de François Godin. Comme souvent, le découvreur de nouveaux textes met à contribution des actrices aguerries telles que Marie-France Lambert et Louise Bombardier, non sans faire appel à de jeunes comédiens moins connus. Théâtre nord-américain il va sans dire, sur fond de quête identitaire qu'abritera l'Espace Go à compter du 20 février.

QUAT'SOUS. Artiste inquiète, Brigitte Haentjens poursuit au Quat'Sous, par fiction interposée, son enquête sur des créatrices dont le destin fut tragique. À présent, la poète américaine Sylvia Plath est l'objet de son attention. Son projet, intitulé La Cloche de verre, est inspiré de La Cloche de détresse, le seul roman publié par Plath en 1963, deux mois avant qu'elle ne se donne la mort. Alors que dans le film Sylvia Gwyneth Paltrow avait prêté ses traits à cette figure légendaire des lettres états-uniennes, Céline Bonnier incarnera l'alter ego de l'écrivain sur la petite scène intimiste du Quat'Sous dès le 26 janvier.

REPRISES. Ce ne sont pas les reprises qui manquent cet hiver. Et il y en a d'excellentes. En vrac, Pour faire une histoire courte de Frédéric Blanchette revient à la Licorne le 13 janvier. Les Noces de tôle de Claude Meunier emménage au Monument-National du 20 au 25 janvier. Howie the Rookie de Mark O'Rowe repasse à la Licorne dès le 10 février. En manque de Sarah Kane fait de même au MAI à partir du 17 février. La Noirceur de Marie Brassard séjourne à l'Usine C du 30 mars au 3 avril et l'un des succès du dernier FTA, Incendies de

Wajdi Mouawad, illumine le Quat'Sous à partir du 12 avril.

SABOURIN. Marcel Sabourin trouvera chez Duceppe un rôle à sa mesure cette saison. Il affrontera Michel Dumont dans Charbonneau et le chef de Thomas McDonough. Si l'on ne sait trop ce qui vaut à cette pièce-culte, créée au Trident en 1971, d'être reprise à compter du 14 avril, le duel devrait être épique entre deux acteurs à qui la démesure ne fait pas peur. Pendant que Sabourin incarnera Duplessis, Dumont portera la calotte de Mgr Charbonneau lors de ce retour sur un moment particulièrement marquant de l'histoire politique québécoise.

TAVERNES. Pour la seconde fois, l'Espace libre va sonder l'univers des tavernes. Après L'Homme des tavernes de Louis Champagne, une des aventures les plus festives de cette belle bande, c'est au tour d'Alexis Martin de s'y frotter. Mais Tavernes risque de ne porter de la chose que le nom, fût-il au pluriel. Car, à en croire le dépliant publicitaire du NTE, la pièce traite surtout d'un père qui attend son nouveau-né. De toute façon, l'amateur en saura plus long dès le 20 avril.

USINE C. En janvier, l'Usine C invite son public à deux aventures aux confins de la danse et du théâtre. Produit par Momentum, Limbes est un hommage à Beckett, signé Nancy Huston et interprété par la comédienne Nathalie Claude et la collaboratrice de Carbone 14 Lin Snelling. Suit Babylone. Le jardin suspendu de Paula de Vasconcelos, où l'âme dirigeante de Pigeons International veut, «en abolissant les frontières entre le théâtre et la danse», célébrer le brassage des cultures. De plus, Alexandre Marine nous fera découvrir au mois de mars Le Suicidaire de Nicolaï Erdman, un classique russe rarement monté. Du 27 au 30 avril, le fabuleux comédien torontois Daniel MacIvor ramène de nouveau Cul-de-sac, dont nous n'avions vu qu'une ébauche jusqu'ici.

YEUX. Il faut avoir ceux d'un peintre, peut-être même ceux d'un Peintre de Madones, comme celui que propose Michel-Marc Bouchard à l'Espace Go dès le 6 avril, pour parvenir à être aussi bien entouré. Car ce peintre a pour modèle quatre Marie bien inspirantes. Celles-ci seront du reste incarnées par des actrices aussi douées que Isabelle Blais, Évelyne Gélinas, Caroline Lavigne et Évelyne Rompré. Bref, une distribution toute étoile réunie par Serge Denoncourt pour ce Bouchard que l'on espère plus convaincant que Les Manuscrits du Déluge, de sinistre mémoire.

ZIZANIE. La question est peut-être ici: combien de portes faut-il à Feydeau pour semer la zizanie dans un couple, voire plusieurs, jusqu'à ce que rire s'ensuive? La réponse définitive viendra au TNM le 30 mars, alors que sera présenté L'Hôtel du libre-échange du célèbre vaudevilliste français. Normand Chouinard en assure la mise en scène. Pour dilater la rate des abonnés du Nouveau Monde, il table, bien entendu, sur son fidèle camarade, Rémy Girard, mais aussi sur des «natures comiques» telles que Pierrette Robitaille, Violette Chauveau et Benoît Brière.