Lepage illumine la rentrée parisienne

Grande première mercredi soir dans la capitale. Le Tout-Paris se bousculait sous les lambris du théâtre de la Ville, place du Châtelet. Et pour cause, cela faisait une petite décennie que Robert Lepage, occupé à l’opéra, au cirque et à la danse, n’avait pas fait acte de présence au prestigieux Festival d’automne. À tout seigneur tout honneur, c’est sa nouvelle création, intitulée 887, qui inaugurait le festival qui lance la saison théâtrale parisienne.

Pendant quinze minutes, le public a acclamé ce tour de force, qui voit le comédien seul en scène pendant deux heures démonter pièce par pièce de grands pans de sa jeunesse et du Québec des années 1960. Ce n’est peut-être pas un hasard si le metteur en scène québécois le plus universellement connu a choisi Paris pour la première mondiale en français de sa dernière pièce (à l’exception de quelques représentations à Nantes et à Châlons-en-Champagne) et Toronto pour la première en anglais (en juillet dernier). Robert Lepage livre à la fois sa pièce la plus personnelle, mais aussi la plus critique à l’égard du Québec d’aujourd’hui.

Speak White

Jonglant avec son décor comme un artiste de cirque, Lepage met en scène les années de son enfance et de sa jeunesse au 887 de l’avenue Murray, là où il a grandi entre le parc des Braves et les plaines d’Abraham. Mais, dans cette oeuvre construite comme un cube Rubik, Lepage se livre aussi à une critique sans concessions d’un Québec qui ne sait plus d’où il vient. L’homme de théâtre écorche une société devenue amnésique où les médias accordent plus d’importance aux amuseurs publics qu’au théâtre, où l’on a complètement oublié ce que disait Michèle Lalonde dans Speak White et où les classes populaires ont moins accès à l’éducation. Lepage égratigne même au passage les journalistes du Devoir qui auraient oublié eux aussi, dit-il, que leur fondateur, Henri Bourassa, s’est fait dire « speak white » au Parlement lorsqu’il s’y exprimait en français.

Le chef-d’oeuvre de Michèle Lalonde, qui tombe comme un coup de poing à la fin du spectacle, sert de fil conducteur à ce vaste collage où défilent tour à tour les bombes du FLQ, le Samedi de la matraque, Octobre 1970 et la visite du général de Gaulle. Mais comme toujours chez Lepage, l’histoire s’incarne dans des personnages simples ballottés par la vie, ses voisins de l’avenue Murray, sa grand-mère souffrant d’alzheimer et surtout son père, un ancien militaire devenu chauffeur de taxi.

Dans ce spectacle, que Lepage définit comme une « autofiction » où tout est vrai, mais rien ne l’est, le metteur en scène s’interroge sur un Québec dont la devise a beau être « Je me souviens », mais où personne ne connaît l’origine de ces mots. Un Québec où « aujourd’hui, finalement, tout le monde est très bourgeois », confie-t-il au journaliste Jean-Louis Perrier. En entrevue dans la presse française, Lepage a déclaré avoir voulu « se réconcilier avec son propre passé », ce passé auquel, dit-il, on ne peut rien changer.

La presse française a déjà déroulé le tapis rouge à cette pièce promise à un brillant succès s’il faut en croire les réactions lors de la première. Fabienne Pascaud, du magazine Télérama, décrit un spectacle « bouleversant » « la petite et la grande histoire se tricotent avec émotion dans ce passé-présent sans fin réinventé ». La critique salue un comédien qui, « malgré ses allures de showman, de conférencier à l’aise, y ajoute constamment la tendresse et on ne sait quels regrets ».

Le Figaro, qui n’hésite pas à qualifier Lepage de « plus grand artiste de la scène », parle quant à lui d’« une plongée hypnotique dans les années 1960 ». Le critique a été conquis par la « mélancolie » du propos. « Aussi personnel et unique que soit ce chemin, on s’y projette, on l’accompagne. Dans l’empathie et la reconnaissance. »

887 passera bientôt par Rome, Annecy et Barcelone avant de clôturer la saison du TNM, du 26 avril au 21 mai prochains. Malgré les multiples références à l’histoire et à la culture contemporaines du Québec, le public parisien a suivi la pièce comme si le quartier Montcalm de Québec était un quartier de Paris. S’il faut se fier aux premières impressions, Robert Lepage pourrait avoir réussi le tour de force de livrer sa pièce à la fois la plus québécoise et la plus universelle. C’est à croire qu’il n’y a pas qu’au Québec que l’on perd la mémoire…

1 commentaire
  • Martin Dupuis - Inscrit 10 septembre 2015 17 h 02

    Un dieu parmi les hommes

    Ce grand Robert Lepage ne cessera jamais de nous eblouir. Je garde un souvenir emerveille de la premiere mouture de "Vinci" au milieu des 80. Je frissonne encore de plaisir en revoyant en memoire "Totem" ou encore "Le Moulin a images". Et que dire de "La face cachee de la lune" que j'ai du visionner six fois. Que du bonheur.