Théâtre -À suivre...

L'Espace libre présente actuellement la dernière aventure dramatique à laquelle Jean-Pierre Ronfard aura prêté son énergie créatrice, une aventure audacieuse conçue en collaboration avec Évelyne de la Chenelière. La dramaturge exposait toutes les modalités de cette expérience théâtrale dans une entrevue accordée à notre collègue Michel Bélair, parue dans Le Devoir du 3 janvier dernier.

Pour le metteur en scène Jacques l'Heureux, le défi est de taille. Il accomplit ce dont Jean-Pierre Ronfard devait prendre charge: s'immerger dans cette folle équipée en assistant au spectacle tous les soirs en compagnie de l'auteure pour le remodeler dans une sorte de «mise en scène continue» de la pièce du début à la fin des représentations (forcément différentes).

Jusqu'à maintenant, il s'en tire fort honorablement, avec un minimum de décors et d'éclairages. Sur le sol noir, le dessin d'un autobus divisé en carrés qui représentent les bancs sur lesquels iront s'agenouiller les acteurs, dont on comprend tout de suite qu'ils voyagent dans le même autobus, probablement sur l'avenue du Parc, puisqu'on devine, par le truchement d'une pantomime, que des «enfants» glissent en toboggan près du circuit du véhicule. Aux quatre coins de l'aire de jeu, des dessins schématiques tracés à la craie au fur et à mesure par les interprètes indiquent aux spectateurs quels lieux sont représentés: un bar, une agence d'artistes, un café, etc.

Le texte d'Évelyne de la Chenelière parle de compassion en s'interrogeant sur ce qui peut arriver à une personne qui éprouve ce sentiment de façon intense et continue, un thème abordé plutôt rarement au théâtre. Comment rester soi-même tout en conservant la capacité de se mettre à la place des autres? Pour explorer cette question, l'auteur reprend à sa façon une idée avec laquelle Wim Wenders amorçait son film Les Ailes du désir, où les anges entendent les humains penser. Dans un autobus où se côtoient toutes sortes de gens de condition et d'âge différents, un jeune homme nommé Max constate qu'il entend constamment les pensées qui traversent la tête des autres passagers. La situation n'est pas de tout repos: «C'est le monde qui m'avale», remarque Max (dans un clin d'oeil à la Bérénice de Réjean Ducharme) au début de la pièce alors que les spectateurs, à leur tour, entendent souvent Max (et les autres personnages) penser.

Au-delà du sujet qui permet à l'auteur de donner vie à plusieurs personnages, au-delà de l'expérience et sans minimiser le jeu très convaincant des interprètes (remarquable huitaine), ce sont les dialogues de la pièce, la richesse de leur contenu, leur vérité et leurs constants rebonds qui rendent la pièce passionnante. À la première, les comédiens n'avaient répété qu'une fois; on sentait déjà les spectateurs captivés. Une semaine plus tard, le texte et la mise en scène ont légèrement changé. La pièce a repris de l'allant là où elle s'essoufflait un peu, les déplacements se sont précisés et l'interprétation s'est affirmée. Un passage mettant en scène le personnage d'une comédienne s'est développé; le personnage de l'enfant occupe davantage d'espace et les conventions se sont clarifiées. À suivre le plus souvent possible, l'expérience se révèle à ce jour des plus vivifiantes.