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Théâtre - Le regard acéré de Robert Walser

La carrière de Paul Savoie s'inscrit dans une remarquable continuité. Acteur polyvalent, il a souvent interprété des auteurs majeurs. Pour le Théâtre Ubu, entre autres, il a joué dans Urfaust, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa, Au coeur de la rose et Les Aveugles, autant de spectacles marquants des récentes années. Il est actuellement de la distribution du nouveau téléroman de Victor-Lévy Beaulieu: Le Bleu du ciel. À partir du 13 janvier, on pourra le voir dans l'adaptation théâtrale d'un texte du romancier et nouvelliste suisse-allemand Robert Walser (1878-1956).

Après avoir monté des oeuvres de Marguerite Duras, Thomas Bernhard, Robert Pinget et Kafka avec une grande justesse, le Théâtre de Fortune présente maintenant La Promenade, une novella de l'écrivain Robert Walser, publiée en 1917 et traduite par Bernard Lortholary. Jean-Marie Papapietro, metteur en scène, directeur et fondateur de ce théâtre créé en 2000, s'est donné pour mission de rapprocher le public de voix européennes majeures moins connues au Québec.

Pour porter La Promenade au théâtre, Jean-Marie Papapietro a fait appel à Paul Savoie et à Roch Aubert. Apprendre par coeur le monologue entier de La Promenade constitue, en soi, un exploit. Mais dès qu'il a lu cette novella, Paul Savoie a tout de suite été conquis par l'écriture de Walser et n'a pas hésité à endosser le rôle principal. «Son écriture a un effet d'envoûtement, dit-il; elle est moderne par son détachement, par le regard égal qu'elle porte sur tout, un regard à la fois désabusé et passionné, d'où ressort une sorte de sagesse. Walser est aussi captivant lorsqu'il se lance dans une description de chapeaux que lorsqu'il fait le récit d'une rencontre. C'est un écrivain inclassable qui vivait en solitaire; on ne lui connaît aucun lien amoureux.»

Des crises psychiques profondes ont obligé Walser à faire des séjours en maison de santé, et comme Rimbaud, il a cessé d'écrire vers le milieu de sa vie. «Il prétendait à l'anonymat et méprisait la gloire entourant certains écrivains — il a même travaillé comme serviteur. Un peu comme Pessoa, il a voulu brouiller les pistes et disparaître derrière son oeuvre, explique Paul Savoie. Même dans les périodes les plus pénibles de son existence, il n'a jamais cessé de marcher des kilomètres et des kilomètres, de se mêler à la vie, sans y participer autrement que par le truchement de son écriture à laquelle il s'est consacré tout entier.» La Promenade est constituée d'une suite de descriptions minutieuses des longues promenades quotidiennes auxquelles Walser s'adonnait. «À travers une série de vignettes où éclate une intelligence relevée d'humour, Walser parle des personnes qu'il a rencontrées, des lieux qu'il a vus, des faits divers dont il a été témoin, ou des objets qui l'ont frappé. Ces fameuses promenades l'inspiraient; il y a puisé la matière du texte de la novella», précise encore l'interprète.

Un visiteur

Pour permettre au texte de Walser de prendre toute sa résonance au théâtre, Jean-Marie Papapietro a créé un autre personnage joué par Roch Aubert. «Ce personnage serait comme un visiteur, peut-être un infirmier qui passerait voir régulièrement Walser dans sa chambre d'hôpital pour le sauver de l'enfermement psychique dans lequel il se trouve. Ce personnage commence par lire à l'écrivain les lignes qu'il a écrites; Walser écoute, puis se laisse gagner et prend le relais en récitant lui-même les pages de son propre texte La Promenade», explique Savoie.

C'est un peu comme si Jean-Marie Papapietro permettait à Robert Walser de réaliser un rêve en le faisant dire La Promenade à haute voix, car l'écrivain avait toujours rêvé d'être acteur, bien qu'il n'ait jamais démontré, au cours de sa vie, aucune aptitude à pratiquer cet art. «Le rôle de Roch Aubert est très important et suppose beaucoup de générosité; c'est lui qui écoute et qui relance Walser dans son monologue», explique le partenaire de jeu du visiteur. «Nous formons ainsi un petit duo déséquilibré mais harmonieux!», ajoute Paul Savoie, qui considère Robert Walser comme un écrivain dont on ne fait que commencer à redécouvrir les romans et Jean-Marie Papapietro comme un metteur en scène doué, audacieux et visionnaire.

La Promenade de Robert Walser, adaptée, scénographiée et mise en scène par Jean-Marie Papapietro et interprétée par Paul Savoie et Roch Aubert, sera jouée à l'Institut Goethe du 13 janvier au 14 février 2004. Pour information et réservations: (514) 499-0159 ou (514) 844-2172.

À noter que la pièce Abel et Bela, également mise en scène (2002) par Papapietro, sera reprise au CNA ainsi que dans sept maisons de la culture de Montréal en mars 2004.