Ébranler les fondations

«Mur Mur (e)», produit par l’Espace Go sur un texte d’Evelyne de la Chenelière et une mise en lecture de Daniel Canty.
Photo: David Ospina «Mur Mur (e)», produit par l’Espace Go sur un texte d’Evelyne de la Chenelière et une mise en lecture de Daniel Canty.

Il y avait, au départ, le fantasme du recommencement, comme un effacement des origines. C’est sur cette séduisante impossibilité qu’Evelyne de la Chenelière a entrepris le chantier d’écriture publique au coeur de la résidence artistique que lui a offerte l’Espace Go. Après plusieurs mois d’exploration littéraire et graphique de cette idée sur l’un de murs du théâtre, l’écrivaine et comédienne profite du Festival TransAmériques pour inviter quelques interprètes-créateurs à se saisir de sa fresque mouvante.

« Le thème moteur du recommencement passait par l’ébranlement des fondements mêmes de toute ma constitution. Je suis partie du principe que deux livres fondateurs avaient fortement orienté mon regard sur le monde : la Bible et la grammaire. Ce que je souhaitais déconstruire, c’est donc l’apprentissage de ma langue maternelle et tout mon rapport à une métaphysique qui descend en grande partie de notre héritage catholique »,raconte celle qui trace, colle, griffonne et juxtapose depuis des mois.

Un jalon

Pour elle, le cabaret littéraire Mur Mur (e), à l’affiche vendredi, samedi et dimanche, représente un jalon dans une action artistique conçue sur trois ans. « Je suis encore au coeur de ce geste-là, ce n’est pas une expérience qui est derrière moi et dont je peux mesurer l’impact tout à fait. » Sorte de bilan d’une année de travail, la performance marque la fin d’une étape : envisageant le mur comme un palimpseste, Evelyne de la Chenelière compte tout recouvrir et recommencer à zéro la saison prochaine… Tout en sachant qu’une épaisseur subsistera et qu’aucune trame n’est jamais vierge.

Avant de disparaître, cet état-ci du mur deviendra oeuvre collective : Dany Boudreault, James Hyndman, Julie Le Breton et Christiane Pasquier ont été invités à s’approprier cette matière textuelle et architecturale, et ce, selon le tracé de leur choix. « Ce qui les unit, hormis l’affection et l’admiration que j’ai pour eux et dont je ne me cache pas, c’est un rapport très privilégié avec la littérature et au sens, tel que j’ai pu le constater au cours de processus de création que j’ai partagés avec eux dans d’autres projets. Ils ont soif d’une interprétation où leur engagement est convié, car ils ont depuis longtemps transcendé le plaisir de l’habileté du comédien. »

En partage

Déjà, depuis le début de la saison théâtrale, l’écriture inachevée était en quelque sorte donnée en partage, La Chenelière travaillant sous le regard des spectateurs qui attendaient d’entrer dans la salle du théâtre et suscitant par cet acte d’occupation déférence et curiosité. « Parfois, les gens lisaient à voix haute, comme pour se rendre compte, je trouvais ça très beau. Ils avaient envie d’entendre ce qu’ils voyaient. »

La mise en forme dramaturgique de Mur Mur (e) a été confiée à l’écrivain polymorphe Daniel Canty, qui a tâché d’organiser un peu les lignes libres choisies par les divers collaborateurs. La créatrice devenue muse précise : « L’organisation spatiale du mur porte un désordre qui offrait une multiplicité d’interprétations. Il n’y a pas d’ordre secret qui serait le bon, le seul et juste. Mine de rien, l’expérience collective fait apparaître des fils assez forts, liés à l’inspiration de départ. Mais là, tout à coup, l’écriture retentit, est proférée, prend une autre dimension dans l’espace. »

Ce que je souhaitais déconstruire, c’est l’apprentissage de ma langue maternelle et mon rapport à une métaphysique qui descend en grande partie de notre héritage catholique

Mur Mur (e)

Conception et textes : Evelyne de la Chenelière. Dramaturgie et mise en lecture : Daniel Canty. Une production d’Espace Go présentée dans le cadre du Festival TransAmériques, du 28 au 30 mai.