Pour une recrudescence des forces

«Passim» de François Tanguy est de passage à Montréal dans le cadre du Festival TransAmériques.
Photo: The radeau Tanguy «Passim» de François Tanguy est de passage à Montréal dans le cadre du Festival TransAmériques.

Entre les questions qu’on lui pose et les réponses que formule François Tanguy, il y a des espaces qui sont moins des distances que des épaisseurs. Comme s’il disait : « Allons plutôt marcher », et ce, même au téléphone, avec 6000 km entre nous. Ni délires ni paraboles, ces promenades nous ramènent toujours, et ce, sans effet de manches, au lieu même de la question, comme en une volonté de s’égarer hors du temps pour tout à fait s’y retrouver.

Ainsi, interrogé à propos du spectacle Passim et de son passage prochain à Montréal dans le cadre du Festival TransAmériques, le metteur en scène français se pose d’abord sur une autre île du Saint-Laurent, théâtre d’une autre archéologie de l’action : « Je viens de revoir la trilogie de Pierre Perrault sur l’Île-aux-Coudres. Dans Pour la suite du monde, avec son guide Alexis, ils veulent reconstituer la pêche aux marsouins, alors disparue ; il se fie à un capitaine qui y a assisté dans sa jeunesse. Au bout de ce déroulement, suite aux échanges avec les uns et les autres qui n’en connaissent que des débris, que des déchets, que des morceaux, ils reconstituent, et finissent par attraper un marsouin à qui le maître de marine dit : Ah ! Ça faisait 38 ans que j’t’avais pas vu ! »

Le chemin de Perrault

Et Tanguy lui-même de refaire par la parole le chemin de Perrault qui, dans Le règne du jour, accompagnait le même Alexis Tremblay et sa femme dans la France de leurs ancêtres. « Ils refont des itinéraires, redécouvrent le parler, des coutumes, des objets, ils visitent le temps. Pas celui qui passe, mais celui de cette épiphanie du sens que l’on partage, que l’on transmet et qui, se transmettant, se modifie et se fissure en transformations, en légendes, bref qui revient sous d’autres formes, lesquelles permettent de redéfinir le concret du sens présent, d’offrir un concret alternatif. »

Cela dit, le Théâtre du Radeau, que dirige Tanguy au Mans depuis plus de trente ans, ne fait pas dans la reconstitution ethnographique. Si Passim s’assemble dans des fragments de classiques littéraires (Kleist, Shakespeare, Flaubert…) et musicaux (Beethoven, Rachmaninov, Cage…) pour s’incarner au présent, ce n’est pas par analogie, ni par généalogie.

« Ce n’est pas de recouvrir une mémoire oubliée, c’est de faire jaillir ce moment vital, de refaire les gestes, même devenus un petit peu grotesques ou absurdes, parce qu’ils favorisent le réveil des ingéniosités, et ainsi réinventer du nouveau, une nouvelle façon de décrire le ciel, la mer, les vagues, les humeurs des gens, des hommes, des femmes, des enfants, quelque chose qu’on pourrait appeler dans le langage un moment magique de recrudescence des forces. C’est rendre communes ces choses qui sont à la fois singulières, distinctes et séparées dans le temps. »

Nous évoquons Choral, seul autre passage de son Théâtre du Radeau au Québec, en 1994. Cette oeuvre inspirée de la guerre dans les Balkans était toute tendue de bâches de plastique, transparentes mais brouillées, comme des cloisons poreuses. Des panneaux en constante reconfiguration, selon un jeu scénographique qu’affectionne Tanguy : « Cette porosité, à la fois lumineuse et obscure, ne dit pas pourquoi on range les choses, de telle sorte qu’on puisse les entendre, les écouter, les rendre intelligibles. »

Car cette fuite vers les zones autres n’est pas le signe d’un aveuglement ou d’une déconnexion du monde. François Tanguy évoque un récent séjour en Tunisie afin de participer à la réouverture d’un centre culturel à Redeyef, ville minière obstruée par la pollution et l’un des foyers de l’insurrection populaire de 2010-2011. « Ils ont ce souci de protéger cette unité de vie commune, tellement résistante, mais ayant besoin comme tous de respirer, de s’aérer, d’aller voir ailleurs, de rencontrer des gens. En rouvrant ce lieu, en cassant les briques qui obstruaient les fenêtres, la population se donnait un lieu qui n’appartient pas aux directives, aux obligations. Les jeunes, confrontés au désespoir de vivre entre la pollution et l’impossibilité de se construire comme individu et collectivité, ça leur donne un souffle. Et c’est un peu ça que retrace, sans le vouloir ou en tout cas sans le prétendre, ce moment qui s’appelle Passim. »

Passim

Textes : collage d’après Molière, Shakespeare, Ovide, Heinrich von Kleist, Gustave Flaubert, Christopher Marlowe, Virginia Woolf… Mise en scène et scénographie : François Tanguy. Une création du Théâtre du Radeau (Le Mans), en coproduction avec le Théâtre national de Bretagne, MC2 Maison de la culture de Grenoble, Le Grand T Théâtre de Loire-Atlantique, LU – le lieu unique et le Centre dramatique national de Besançon. Présenté à Espace Go, dans le cadre du Festival TransAmériques, du 27 au 31 mai.

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