Théâtre - Huit personnages en quête d'un spectacle

Ça raconte de façon tout à fait bizarre une histoire impossible. Celle d'un homme, Max, qui se rend compte peu à peu qu'il lit les émotions et les idées des gens qu'il croise dans la rue, dans l'autobus ou dans le métro.

Pire: Max entre dans la tête des gens. Et sa vertigineuse descente lui fait rapidement frôler la perte d'identité. Comme si le contact intime et permanent avec la masse de moins en moins anonyme du monde menait à l'aliénation totale. C'est dans ce contexte que «l'expérience des transports en commun devient l'ultime expérience du commun»...

La phrase est d'Évelyne de la Chenelière. C'est elle qui depuis deux ans, morceau par morceau, a écrit le texte et développé le concept d'Aphrodite en 04 avec Jean-Pierre Ronfard. Elle est là devant moi et elle me raconte tout cela avec son grand sourire à faire fondre les bancs de neige. Ça se passait dans un petit café du Quartier latin, une dizaine de jours avant Noël. Une entrevue étrange. Vous essaierez, vous, de parler avec son concepteur d'une production qu'il n'a pas vue non plus...

Un luxe

L'expérience, car c'en est toute une, repose sur le luxe tel que le définissait Jean-Pierre Ronfard: se donner le luxe d'avoir le moins de contraintes possible en travaillant sur une production. Que tous les comédiens soient sur le même plan: qu'ils se libèrent complètement durant les quatre semaines de représentations; qu'ils sachent tous le texte qu'ils ont en main depuis l'automne et qu'ils participent en fait à une sorte de séminaire d'un mois sur l'urgence au théâtre. Petit détail crucial, vous l'aurez peut-être remarqué, les comédiens n'ont encore jamais répété Aphrodite en 04. C'est cela aussi le concept qui a donné naissance au projet.

«La première répétition aura lieu la veille de la première publique de la pièce, explique Évelyne de la Chenelière, avec Jacques L'Heureux à la mise en scène. Jacques qui a beaucoup de parenté d'esprit avec le travail du NTE, qui travaille souvent ici d'ailleurs, qui a généreusement accepté de prendre la place que Jean-Pierre s'était réservée et de sauter dans le train en marche du projet... Ce sera sa mise en scène à lui, Jean-Pierre n'ayant presque rien laissé sur Aphrodite, sauf sur la disposition des gradins et la surface de jeu.»

L'urgence

Récapitulons. Les spectateurs sont là, les comédiens, le texte et le metteur en scène aussi. Et on répète. C'est cela?

«Oui. La distribution des rôles s'est faite cet automne et les comédiens savent qui ils vont jouer. Nous nous sommes rencontrés à trois reprises déjà, question de savoir qui était qui, comment tout le monde entrait en contact les uns avec les autres — puisque la pièce porte là-dessus! — et comment la conscience de la démarche sonnait aux oreilles de toute l'équipe. Il y a eu une lecture, en octobre, mais, oui, le spectacle n'aura été répété qu'une fois au moment où les spectateurs entreront dans la salle le soir de la première.»

On reconnaît là une des hantises de Jean-Pierre Ronfard qui, depuis ses années comme secrétaire du TNM, a toujours cherché à désacraliser l'événement qu'est devenue la «première» d'un spectacle. C'est de là aussi que vient le concept de l'urgence. Mais, souligne l'auteur, ce ne sera pas un work in progress, une expression que Ronfard ne pouvait pas supporter. «Pourtant, le spectacle n'aura pas l'air d'une répétition, assure Évelyne de la Chenelière. La scène est presque nue, le texte su, l'éclairage et le décor minimalistes — puisque le budget de la production est d'abord destiné aux comédiens afin qu'ils puissent se permettre de se consacrer vraiment à l'expérience. [...] C'est un jeu sur le travail de l'acteur qui se met dans la peau d'un personnage. Chaque soir, tout cela sera donné dans l'urgence; chaque spectacle sera pleinement assumé, complet.»

Et vous?

«Moi, je ne joue pas, précise-t-elle un air presque narquois au fond des yeux. Je suis là tous les soirs, j'observe, je regarde le spectacle évoluer. Et une fois par semaine, c'est-à-dire quatre fois puisqu'on jouera un mois, pour rendre l'urgence encore plus urgente, j'apporterai des changements au texte que je remettrai au metteur en scène. [...] Ce qui fait qu'on ne verra jamais le même spectacle; la courbe dramatique restera la même, mais les personnages pourront prendre des chemins différents pour arriver à leurs fins.»

Et combien de fois faudra-t-il voir le spectacle? «Une seule. Ou encore quatre fois, une fois par semaine. Ou même plus, au choix de chacun. Nous offrons d'ailleurs des forfaits, dira-t-elle en souriant encore. Pour permettre aux amateurs de vivre aussi l'expérience, le prix du billet diminue selon le nombre de représentations auxquelles on assistera.»

Voilà une façon originale de commencer l'année!