Pour faire dix histoires courtes

Les pièces courtes sont appréciées par des spectateurs qui n’aiment pas le théâtre normalement et permettent de prendre plus de risques, selon Véronick Raymond et Serge Mandeville.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les pièces courtes sont appréciées par des spectateurs qui n’aiment pas le théâtre normalement et permettent de prendre plus de risques, selon Véronick Raymond et Serge Mandeville.

La brièveté a la cote. Partout, même au théâtre. Quelques jours après le passage de la compagnie Les Néos et de ses toutes petites Pièces pour emporter, le Théâtre Tout Court investit à son tour La Petite Licorne. Déjà une 15e édition pour ce spectacle bisannuel, qui présente un bouquet de dix pièces n’excédant pas dix minutes.

« C’est sûr qu’on peut voir cette popularité de façon négative : la capacité d’attention diminue avec les années, dit le codirecteur artistique Serge Mandeville. Mais pour moi, cette forme est comme un éclair d’énergie. Et si c’est bien fait, c’est aussi satisfaisant qu’une pièce d’une heure et demie. Tout est possible en 10 minutes. » La forme courte n’est peut-être pas autant reconnue au théâtre que l’est la nouvelle en littérature, mais elle n’est pas neuve — pensons aux anciens « levers de rideau ». Et le genre serait en plein essor aux États-Unis, où existe une longue tradition.

Dès les débuts de l’événement à l’Espace La Risée en 2007, l’impact de ces soirées de micropièces a été clair, selon Mandeville. Elles sont appréciées par des spectateurs qui n’aiment pas le théâtre normalement. Et la concision permet de faire accepter des formes plus exigeantes qui ne passeraient peut-être pas dans une pièce plus longue. « Le public est prêt à prendre beaucoup plus de risques lorsqu’un texte dure quelques minutes,note l’autre directrice, Véronick Raymond. Et puisqu’on en offre 10, il est sûr d’y trouver son compte : s’il n’aime pas le drame, pas grave ! Une comédie s’en vient. »

Pour les artistes aussi, le Théâtre Tout Court est devenu un « banc d’essai »,un espace où tenter des choses dans une ambiance décontractée. Une occasion, par exemple, pour des acteurs d’explorer l’écriture ou la mise en scène. N’importe qui peut soumettre une pièce. Même de simples spectateurs s’y essaient. Plus de 100 textes ont été créés à ce jour. L’événement a évolué jusqu’à intégrer un travail de « développement d’une dramaturgie de la courte pièce québécoise, avec un accompagnement ».

Paroles féminines

Depuis l’an dernier, un thème unifie chaque spectacle. Après les geeks en février, l’édition actuelle est axée sur l’adolescence. Et pour une fois, la majorité des textes proviennent d’auteures. « Fait intéressant : elles parlent beaucoup de la question du consentement sexuel, mais jamais comme victimes,note la directrice. Même quand leur personnage semble avoir été victimisé, c’est traité autrement. »

Le menu, qui se veut diversifié, comporte aussi la première pièce de la blogueuse Véronique Grenier, une autofiction où Serge Mandeville revisite « une rupture d’amitié qui, 22 ans plus tard, n’est pas tout à fait digérée », et une oeuvre (Le prétexte, d’Isabelle Dupont) qui utilise l’adolescence comme métaphore pour la situation politique du Québec…

Montée dans l’urgence, avec une facette « kamikaze » (en février, Véronick Raymond a fini son texte la veille de la première…), la formule du Théâtre Tout Court permet justement de s’adapter au réel, de rester en phase avec l’actualité si besoin est. Durant le printemps érable, découragés par la légèreté déconnectée de leurs textes (« je ne peux pas croire que c’est tout ce qu’on à dire pendant qu’une révolution sociale a lieu dehors ! »), ils se sont retournés de bord un mois avant le show.

Pour les deux directeurs, la courte pièce est aussi l’un des outils qu’on devrait privilégier afin de séduire les jeunes, souvent réfractaires au théâtre. Un premier contact capital quand on sait que les spectateurs qui fréquentent les scènes vieillissent et que le développement de public représente un défi pour les théâtres.

La compagnie projette ainsi de faire tourner une version scolaire, déjà testée auprès d’étudiants de 4e secondaire. « C’était comme faire un show rock, tellement les ados embarquent dans le format de 10 minutes ! raconte Véronick Raymond. C’est si proche de YouTube et de ce qu’ils fréquentent sur Internet que c’est la meilleure manière de les initier au théâtre sans les ennuyer. »

Théâtre Tout court

À La Petite Licorne du 19 au 23 mai