Absence d’oxygène

Le metteur en scène Marc Lainé et la comédienne Sylvie Léonard
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le metteur en scène Marc Lainé et la comédienne Sylvie Léonard

Forcément, lorsque la base d’une intrigue repose sur du monoxyde de carbone, de l’oxyde d’azote et des particules toxiques d’hydrocarbures, les risques d’intoxication et de perte de conscience deviennent élevés. Les deux voyages de Suzanne W., création du dramaturge français Marc Lainé livrée actuellement sur les planches d’Espace Go en fait foi, en manquant lamentablement sa tentative d’exploration des grands espaces, de l’américanité côté routes interminables, forêt et froid, sur fond de solitude humaine, de séparation, de perdition et de chanson.

La proposition se nourrit d’un délire, celui induit par une certaine Suzanne, la cinquantaine sans doute fraîche — admirablement jouée par Sylvie Léonard — qui décide d’endormir son existence solitaire au volant de sa veille voiture en marche dans un garage fermé. Elle va perdre connaissance — c’est fatal — pour se retrouver dans un autre état tout aussi malheureux. Et puis partir. Sur une route montant vers Amos. À la poursuite d’une chanteuse française partie se chercher en se perdant dans le Grand Nord. Avec un auto-stoppeur peu loquace, mais déterminé à retrouver l’amour de sa vie qui lui a échappé. Séparation. Tristesse. Langueur des grandes distances et vide des grands espaces. Tout est là.

Le procédé scénographique est intéressant. Il met une voiture, statique sur une scène, en mouvement par la beauté de quelques projections. Il installe un univers sonore dense avec la présence sur le plateau des musiciens du groupe Moriarty, spécialiste dans la construction d’univers sonores texturés, à cheval entre le country, le folk et la musique de film. Il installe habilement le motel de région éloigné, la glace d’un lac, le café de halte routière. Mais tout ça n’est pas assez.

C’est que l’objet se perd très vite dans une évocation facile de ce fantasme des grands espaces que peuvent aisément articuler certains Européens ayant biberonné leur américanité sur bitume à coups d’Easy Rider de Dennis Hopper, du Vanishing Point de Sarafian, dont il est d’ailleurs subtilement question ici, avec du Springsteen ou du Cooker dans les oreilles. Tout aussi facile est la rencontre entre territoire hostile et âme humaine en perdition à la profondeur des sentiments qui s’exprime à l’avenant, avec des formules introspectives creuses et des clichés désolants.

Au final, on a l’impression d’être en présence d’un véhicule intéressant dont le contenu l’est beaucoup moins. Un véhicule aussi qui, en brûlant le contenu de son réservoir dans le vide, ne peut qu’exposer des problèmes importants de traction.

Les deux voyages de Suzanne W.

Texte et mise en scène : Marc Lainé. Avec : Pierre-Yves Cardinal, Marie-Sophie Ferdane, Sylvie Léonard et les musiciens de Moriarty. Espace Go. Jusqu’au 23 mai.

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