Petit cours d’autorésistance à la peur

La démonstration risque d’être exigeante pour le spectateur, qui va devoir mettre son imaginaire au service de cette œuvre bien de son temps, puisque participative.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La démonstration risque d’être exigeante pour le spectateur, qui va devoir mettre son imaginaire au service de cette œuvre bien de son temps, puisque participative.

Il faut arrêter d’être dupe. Le projet de loi C-51 ne vise pas à combattre le terrorisme. La mission militaire canadienne en Syrie n’est pas seulement une contribution à la chute du groupe État islamique. Et les mots austérité, rigueur ou compression disent forcément bien plus que la réalité qu’ils nomment, surtout quand on commence à les lire entre les lignes.

En choeur, ces grands enjeux du présent semblent avoir germé dans l’espace public surtout pour attiser la peur et semer l’angoisse ou l’incertitude dans la population pour mieux induire chez elle une certaine docilité. Un stratagème efficace, une mécanique séculaire — pour ne pas dire grossière — que propose de mieux comprendre, pour s’en protéger, la troupe endoscope.collectif. Comment ? Par une dramaturgie des temps modernes autopsiant les peurs, sous toutes leurs coutures, et les impasses dans lesquelles ce sentiment très humain nous place.

L’exercice narratif s’appelle Ceci est un meurtre. Il va être livré dès mardi prochain sur les planches du théâtre Aux Écuries, non sans un tour de force : la peur, l’angoisse, peine à élire domicile dans un cadre théâtral. Pour le moment du moins.

« Le théâtre n’est pas l’espace le plus approprié pour transmettre la peur, reconnaît Vincent de Repentigny, cocréateur avec Rébecca Déraspe et Mellissa Larivière de cette oeuvre ambiguë à cheval entre l’installation interactive et le drame scénique qui fait de l’interpellation du public un de ses carburants à anxiété. Il y a quelque chose de rassurant dans le cadre théâtral, on a l’impression d’être bien entouré… », et forcément cet a priori, favorable à la libre circulation des idées et d’une jolie collection d’émotions, mais néfaste à l’alimentation de la trouille, a dû être minutieusement contourné pour mener le projet à terme.

Difficile d’en dire davantage, admet le créateur, rencontré cette semaine dans les loges du théâtre, rue Chabot, au nord de Jean-Talon, la peur perdant, comme tout le monde le sait, toute son efficacité au contact de la lumière. Sur scène, un comédien — Simon-Pierre Lambert, pour le nommer — va y raconter son histoire et ses rapports à l’autre, pour mieux amener le public à voir les diverses formes de peur et à explorer les territoires incertains où elles mènent.

Des territoires vastes : mal-être, dépression, stress, contrôle social, paranoïa, paralysie, délation… La peur n’a en effet pas que du beau monde dans son carnet d’adresses, comme va l’exposer cette création théâtrale. « À la base, c’est la peur comme réflexe de survie de l’humain que l’on souhaitait placer au coeur de cette proposition, dit M. de Repentigny, mais avec le recul, on s’est rendu compte de sa dimension plus politique, des discours qu’elle nourrit, du système social discutable qu’elle met en place. La peur n’est plus seulement une pulsion qui apparaît lorsque la mort rode. Elle est aujourd’hui animée par des signaux moins clairs, multiples et complexes, insaisissables et dont certaines forces politiques ou sociales cherchent à tirer profit. »

La démonstration, explique-t-il, risque d’être exigeante pour le spectateur, qui va devoir mettre son imaginaire au service de cette oeuvre bien de son temps, puisque participative, et explorer ses angoisses personnelles pour assurer son bon fonctionnement. « On a été confrontés en permanence aux limites de la représentation de la peur, dit-il. Au théâtre, il ne faut pas la montrer, mais bien, comme dans la littérature, laisser le soin au spectateur de l’imaginer tout seul pour la vivre. » Exigeante aussi pour le comédien sur scène, qui doit affronter la dimension mouvante d’une des composantes du récit qu’il va exposer, celle provenant de la salle et dont la consistance va varier au gré des représentations. « C’est un plongeon pour lui, chaque soir, dans l’inconnu »ou presque. Un plongeon qui devrait faire apparaître une autre facette de la peur : celle qui force à être créatif pour survivre. Effrayant !

Petite taxinomie de l’angoisse, selon endoscope.collectif

La peur la plus absurde ? La peur de l’autre. C’est une peur qui nous isole en nous amenant à nous replier sur nous, avec nos préjugés, sans avoir osé entrer en conversation avec cet autre pour chercher à le comprendre. Cette peur s’exprime beaucoup autour de nous en ce moment. Des courants politiques puisent dedans de manière inquiétante.

La peur la plus risible ? Il y en a deux : la peur des animaux empaillés de Vincent de Repentigny quand il était jeune et la peur d’essayer quelque chose de nouveau, qu’il pourfend aujourd’hui. « C’est ridicule, dit-il, de ne pas tenter quelque chose de peur que le résultat ne soit pas bon. Comme si la destination était plus importante que le chemin pour s’y rendre. Ça contribue à la sclérose, ça nuit à l’audace et à l’avancement. »

La peur la plus dangereuse ? La peur de mourir. C’est elle qui est la mère de toutes les peurs, qui nous rend vulnérables, manipulables. Elle est étrangement très personnelle, mais a des répercussions collectives qui font très… peur.

Ceci est un meurtre

Avec Simon-Pierre Lambert. Création : Rébecca Déraspe, Mellissa Larivière et Vincent de Repentigny. Au Théâtre Aux Écuries, du 7 au 25 avril.

1 commentaire
  • Maryse Veilleux - Abonnée 5 avril 2015 14 h 11

    Enfin!

    Enfin le milieu artistique qui incarne ce délire social en train de s'installer!... Que cette belle idée se propage tel une traînée de poudre dans toutes les sphères artistiques!