Disparaître ici, réapparaître partout

Disparaître ici a été conçu en collaboration avec Jocelyn Pelletier et son véhicule de création, tektonik.
Photo: Charles Fleury Disparaître ici a été conçu en collaboration avec Jocelyn Pelletier et son véhicule de création, tektonik.

Seule la technologie nous a permis d’attraper Édith Patenaude en temps réel, à défaut d’en chair et en os. L’auteure, comédienne et metteure en scène parcourt en ce moment la France avec ses collègues des Petites Cellules chaudes, partis montrer là-bas leur primé iShow. Une entrevue par Skype entre deux représentations d’une oeuvre portant sur les risques et les joies de nos nouveaux rapports virtuels ? Voilà qui est cohérent.

« C’est intéressant de voir comment des aventures qui se bâtissent en parallèle finissent par tisser d’étranges fils de cohérence entre eux. Je me sens choyée en ce moment parce que les thèmes qui m’animent le plus fortement trouvent des échos dans tous mes projets, même en travaillant avec des gens qui ne se connaissent pas pantoute. Cet équilibre me plaît beaucoup », explique-t-elle depuis les loges de l’Espace Malraux, à Chambéry, lieu que Patenaude partageait ce jour-là avec l’une de ses nombreuses gangs.

Parmi ses autres bandes, il y a Les Écornifleuses, compagnie qu’elle a fondée avec ses copines du Conservatoire d’art dramatique de Québec, promotion 2006. Leur plus récent opus, Disparaître ici, fut conçu en collaboration avec Jocelyn Pelletier et son véhicule de création, tektonik. L’objet débarquera dans quelques jours au Théâtre La Chapelle après trois semaines de présence au Périscope, dans la Vieille Capitale. Si Édith rate ce passage montréalais, elle sera de retour fin avril pour Selfie au Théâtre d’Aujourd’hui, élaboré en partenariat avec deux autres « Cellules », Sarah Berthiaume et Philippe Cyr.

Les cauchemars de notre époque

Les fameux fils qui relieraient ces projets hétéroclites pourraient se tirer ainsi : le regard qu’on porte sur les autres et sur soi ; notre insatiabilité à l’ère de la sur-accessibilité ; les frontières toujours plus floues entre réalité et fiction. D’où cet engouement, partagé par Jocelyn Pelletier, pour les romans de Bret Easton Ellis (Moins que zéro, American Psycho) dont l’univers a servi de base d’exploration dans la mise en chantier de Disparaître ici.

« On a beaucoup parlé d’Ellis comme étant l’auteur d’une génération, mais pour moi, c’est vraiment l’auteur d’une époque, une époque très centrée sur elle-même, où le surdivertissement et l’abondance font en sorte que le désir tombe, que tout devient ennuyant », souligne-t-elle à propos de ce corpus littéraire où des êtres, blasés de tout, basculent dans la drogue, le sexe déshumanisé, la brutalité particulièrement sordide… à moins qu’il ne s’agisse là que de fantasmes ? « Le grand intérêt de son oeuvre vient de ce flou-là, de ce brouillard qui nous oblige à nous imaginer ce qu’il décrit mais sans jamais savoir à quel niveau de fiction ça se situe. »

Les adaptations cinématographiques des bouquins d’Ellis, dont au premier rang l’American Psycho tourné par Mary Harron en 2000 avec Christian Bale, ont souvent joué sur une représentation très graphique de la violence. « Mais ne fait pas du gore qui veut au théâtre. De toute façon, on s’est rendu compte que les scènes les plus épouvantables qu’on pouvait créer, celles qui risquaient le plus fortement de générer une réaction, c’est encore celles où l’on plaçait toute notre confiance dans les mots, dans le récit, et par là dans la capacité d’imagination du spectateur. » Ce sont davantage les mécaniques narratives comme celle-ci qui ont inspiré les créateurs de Disparaître ici, lesquels ont préféré laisser développer leurs propres intrigues et personnages plutôt que d’en piger directement dans la galaxie ellisienne.

Poser, s’exposer, se reposer

Si les têtes chercheuses de Selfie sont elles aussi fascinées par les écarts entre existence et perception, de même que par la surenchère d’exposition de soi, l’approche dramatique choisie est complètement différente. Fragmenté, l’objet aura des allures de conférence anthropologique, avec cobayes vivants à la clé. « Sarah Berthiaume [Villes mortes, Yukonstyle] a écrit de brefs récits d’anticipation ; elle imagine un futur pas trop éloigné où les moyens de dévoilement de soi auraient continué de proliférer, mais où, de manière réactive, on aurait aussi davantage d’outils pour se soustraire au regard des autres. »

Cette projection vers l’avenir a suscité chez l’équipe le désir de se tourner également vers le passé, d’où de petits détours par l’histoire de l’art en quête des diverses tendances de l’autoportrait à travers les siècles. En ce sens, la perspective historicisante de Selfie offre une sorte de contrepoint à l’ici-maintenant de Disparaître ici : « On est conscients de vivre à une époque et de traverser un âge où on se trouve ben exceptionnels, comme si les crises que nous traversions en tant que trentenaires en 2015 relevaient d’une expérience complètement inédite, ce qui est un leurre », avoue celle qui est également directrice artistique du Festival du Jamais Lu pour la ville de Québec.

Néanmoins, ce dont la pièce mise en scène par Philippe Cyr témoignera également, c’est de la grande démocratisation des outils de capture et d’exposition des images qui, de la caméra à Facebook, permet aujourd’hui à tout un chacun de se projeter à grande échelle. « On essaie de l’aborder dans un esprit presque scientifique, mais sans non plus nous ménager nous-mêmes, sans nous placer complètement en surplomb. On peut critiquer ses tendances-là, mais c’est encore l’humain qui nous intéresse. C’est d’ailleurs ce qui serait propre à tous ces projets-là, ce désir de trouver ce qui, sous les paillettes et les aveuglements, continue de battre très fort, de vouloir vivre et de chercher un sens », de conclure l’artiste, à la fois si loin et si proche.

Disparaître ici

Texte et mise en scène : Édith Patenaude et Jocelyn Pelletier, d’après les romans de Bret Easton Ellis. Une coproduction des Écornifleuses et de Tektonic présentée au Théâtre La Chapelle du 31 mars au 4 avril.

Selfie

Texte : Sarah Berthiaume. Mise en scène : Philippe Cyr. Une production de l’Homme Allumette présentée à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui du 28 avril au 16 mai.