Lumière amère

Photo: Patrice Lamoureux

Tout ça était finalement prévisible : le recueil de poésie Tungstène de bile (éditions de l’Écrou) publié en 2013 par l’artiste multicartes et étiquettophobe Jean-François Nadeau, avec sa galerie de personnages affligés par leur condition et ses microrécits rugueux ancrés dans la ville, la douleur d’exister, l’hyper-observation du détail et le présent qui se cherche, avait un quelque chose de plutôt théâtral. Une caractéristique largement démontrée dans la transposition scénique remarquable de l’oeuvre livrée actuellement par l’auteur lui-même sur les planches du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Avec la complicité de Stefan Boucher à l’accompagnement sonore.

Il y a de la virtuosité dans l’air, mais aussi sur un petit bout de scène d’une petite salle aménagée en cabaret, où ce duo étrangement ludique donne, en près de deux heures, vie et corps aux figures façonnées par le poète. Il y a Lise et Robert. Il y a le fatigué, le clown et l’efficace du lave-auto, Drew Barrymore, Maureen la caissière et surtout cette impression tenace d’être face à des excès de lumière posés par l’artiste sur trop de détails, pour mieux faire apparaître les zones d’ombre qui sont autour.

Spectacle complet

Cela aurait pu n’être qu’une simple lecture sur fond sonore, mais c’est un spectacle complet, sensible, drôle et dynamique que livrent ici Nadeau et Boucher avec une interaction intelligente autant entre l’auteur et le musicien qu’entre les mots du bouquin et la scène. L’interprétation, les textures, la trame narrative sont justes, précises et forcément incarnées par celui qui a sans doute fait rouler les mots longtemps dans sa tête avant de les poser sur du papier. Les fêlures de ses mondes imaginaires — tirés de 16 poèmes, 17 s’il y a rappel — sont habilement étalées dans ce tout qui n’est ni théâtre, ni soirée de poésie, ni cabaret chanté, mais probablement tout ça à la fois.

Au final, une seule ombre de ce tableau aurait pu « gêner » le spectateur le soir de la première, au moment où Stefan Boucher attrape une tablette tactile pour interpréter dessus une délicate mélodie sur une guitare dématérialisée. C’est que l’improbable de la chose et surtout le talent de l’exécution ne peut qu’attirer les regards sur l’objet technologique, éloignant par le fait même les oreilles du texte livré en arrière-plan. Un joli problème, comme dirait l’autre, qui, comme l’ensemble de cette proposition se prend avec plaisir et délectation.

Tungstène de bile

Texte et mise en scène : Jean-François Nadeau. Avec Jean-François Nadeau et Stefan Boucher. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 4 avril.