Restes humains

Photo: Charles Fleury

Adaptation libre de l’oeuvre de Bret Easton Ellis, Disparaître ici provoque, trouble et dégoûte tout en esquivant habilement les critiques qu’une telle pièce risquait inévitablement de susciter. D’une extrême violence, épouvantablement sexiste, vide de toute réelle substance, cette pièce l’est sans équivoque. Mais, consciente de ses effets, elle anticipe les réactions du spectateur qu’elle confronte à lui-même par une série de mises en abyme extrêmement efficaces. L’expérience est désagréable, certes, mais indéniablement significative et possiblement cathartique.

Sorte de miroir sélectif du monde contemporain, la première partie du spectacle pose les bases d’un univers mondain autour duquel gravitent dix amis (quatre hommes et six femmes). Jeunes, riches, beaux, superficiels, ils sont toutefois moins vides qu’incomplets. Les personnages masculins ne sont pas des hommes, mais des moitiés d’hommes, dépourvus de conscience et de sensibilité. En eux, la vanité, la cruauté et l’inconscience se conjuguent aux pulsions les plus primaires.

Les personnages féminins, quant à eux, ne sont pas des femmes, mais des fragments de femmes, tout aussi incomplets que les hommes, mais contraints, qui plus est, de n’exister qu’en fonction du regard de ces derniers. On peut bien sûr parler de lucidité, mais d’une lucidité partielle qui ne retiendrait de l’humain que ses plus sombres aspects.

La deuxième partie voit ce petit monde basculer, entraîné dans une atroce spirale de violence sexuelle et physique qui le conduit à son propre anéantissement. Cette disparition provoque un réel soulagement. Le bien-être qui émerge alors ne provient cependant pas du banal retour au paradis perdu de l’enfance que la pièce s’efforce un peu artificiellement de mettre en scène, mais du sentiment très vif qu’une part essentielle de notre être a échappé au massacre. Pendant près de trois heures, on a en effet assisté à la destruction brutale et délibérée de la part la plus sombre de nous-mêmes. Le reste demeurant intouché, on sort de la pièce libéré, purifié, plus confiant que jamais dans la valeur de l’humanité.

Le lendemain, toutefois, on se réveille avec en bouche un arrière-goût répugnant qui se transforme peu à peu en nausée. Et on se demande si la catharsis n’a pas échoué, si, au lieu de nous purifier, cette pièce n’a pas plutôt instillé en nous quelque chose d’horrible qui nous était auparavant étranger.

Disparaître ici

De Jocelyn Pelletier et Édith Patenaude, au Périscope jusqu’au 28 mars.