Les vecteurs d’incandescence

J.-F. Nadeau et Stéfan Boucher avaient déjà collaboré aux FrancoFolies, se promettant de remettre ça.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir J.-F. Nadeau et Stéfan Boucher avaient déjà collaboré aux FrancoFolies, se promettant de remettre ça.

On rejoint J.-F. Nadeau et Stéfan Boucher au domicile de ce dernier. La séance photo s’y est tenue la veille, dans la salle de jeux des enfants, au sous-sol. C’était en l’occurrence de circonstance puisque Tungstène de bile, le spectacle que le duo dévoilera ce 18 mars, est entre autres cela : une cour de récréation pour adultes où fusionnent poésie, théâtre et musique. Une hybridité embrassée, revendiquée.

« Le spectacle tire sa source d’un recueil du même nom que j’ai fait paraître en 2013, lequel recueil se trouvait à rassembler du matériel issu de 15années de cabaret », explique J.-F. Nadeau, que l’on connaît notamment comme membre des Zapartistes.

Qu’est-ce que le tungstène ? C’est le métal dont sont constitués les filaments qui se trouvent à l’intérieur des ampoules électriques. Chauffés, ceux-ci produisent un rayonnement électromagnétique, une lumière. Ténus au point d’être parfois presque invisibles, lesdits filaments courent en filigrane de seize textes, soit l’intégral du recueil, unis ici par un argument inédit : interrogé par un « policier de la vérité », un poète est contraint de livrer son plus récent « carnet de voyeur » où il a consigné seize fragments de vie.

« Ça confère à l’ensemble une cohérence, une unité », indique à cet égard Stéfan Boucher, qui ne débarque pas dans l’univers de son comparse sans boussole ni repère, loin de là. En effet, tous deux ont déjà collaboré, aux FrancoFolies, en 2001, en se promettant de remettre ça. Pour Tungstène de bile, le compositeur a créé une partition pour synthétiseurs, en plus de transformer trois poèmes en chansons.

« Il devait réfléchir à l’intégration de la musique en évitant la formule de l’accompagnement, se souvient Stéfan Boucher. C’était clair pour J.-F. autant que pour moi qu’il fallait qu’on soit là, sur scène, ensemble, et non d’exiger des spectateurs qu’ils fassent abstraction de ma présence. D’autant que cette scène-là est un lieu assez confiné, dans lequel on apparaît immenses, tous les deux. Bref, le rôle du policier qui questionne a pris forme comme ça. J.-F. et moi, on a fait de l’impro en masse dans le passé. On s’est croisés sur le circuit des cabarets bien avant de collaborer. Ces textes-là, je les connaissais. »

Rayonnement poétique

« J’ai toujours écrit de la poésie dans le but de la dire, mais aussi de la jouer, précise à ce propos J.-F. Nadeau. Ce que j’écris est vraiment fait pour être incarné, avec des personnages. Je viens du théâtre, alors j’ai ce parti pris pour les codes de la dramaturgie qui colore mon travail : une mise en situation, un personnage, un conflit, un revirement, un climax, des dialogues, etc. J’aime que la poésie prenne cette forme-là. C’est parlé, c’est joualé ; il y a des mots de trop et des “pis”. C’est une langue simple, mais imagée — le mot le plus compliqué, c’est “tungstène”, promet-il, pince-sans-rire. Ça rejoint le conte et le slam, tout en restant de la poésie. »

Une poésie qui raconte le cynisme, le désenchantement, voire le renoncement, mais où perce un espoir diffus, ne serait-ce que parce que évacuer la bile, sortir le méchant en le nommant, c’est sain, ce dont convient l’auteur : « J’ai pas le choix, sinon je mourrais d’un cancer à 44 ans. On banalise. On se détache du monde. C’est violent. C’est très violent. Ça m’atteint encore plus depuis que je suis père, on dirait. »

Son regard bleu à présent lointain, J.-F. Nadeau confie : « J’ai ce rêve un peu fou d’espérer rendre la poésie de nouveau populaire, ou en tout cas moins obscure. Il y a un tel désintérêt en ce moment ; une telle suspicion envers non seulement la poésie, mais envers tout ce qui peut être perçu comme intellectualiste… Je trouve qu’on traverse une période très sombre », conclut-il. D’où la nécessité d’éclairer, ne serait-ce que fugitivement, ces ténèbres déliquescentes. De manière ludique, sans quatrième mur, mais avec alcool.

Sur scène, dressés, deux fils conducteurs : J.-F. Nadeau et Stéfan Boucher. Fixé entre eux, un filament enroulé : tungstène de bile, ou parole empanachée d’une lueur gracile.

Tungstène de bile

De : J.-F. Nadeau et Stéfan Boucher. Texte : J.-F. Nadeau. Musique : Stéfan Boucher. Décor : Jonas Bouchard. Lumière : Étienne Boucher. « Oeil extérieur » : Olivier Choinière. À la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 18 mars au 4 avril.