Lumineux parcours

«W;t», avec subtilité, sans fracas, se creuse un chemin en nous et nous émeut profondément, surtout grâce au jeu magistral de Lorraine Côté.
Photo: Frank-Nicola Vachon «W;t», avec subtilité, sans fracas, se creuse un chemin en nous et nous émeut profondément, surtout grâce au jeu magistral de Lorraine Côté.

Une femme entre, enlève lentement manteau, souliers, perruque. Vêtue d’une chemise d’hôpital, elle couvre son crâne nu d’un béret, et s’adresse au public. Derrière elle, des mots sur un écran : ceux d’un sonnet métaphysique de John Donne, « Mort, ne sois pas si fière ». L’image est saisissante.

Elle se présente : Vivian Bearing, professeure émérite, spécialiste de la poésie anglaise du XVIIe siècle et de l’oeuvre de John Donne. Atteinte d’un cancer des ovaires à un stade très avancé, elle accepte un traitement particulièrement agressif qui, s’il ne la guérit pas, permettra du moins l’avancement de la recherche. Cette pièce — elle nous l’annonce — retrace en 1 h 40 ses derniers mois, jusqu’au moment de sa mort.

Le sujet peut sembler au départ un peu rébarbatif. Le spectacle, pourtant, ne l’est aucunement. Dès l’ouverture, le ton est donné : Vivian Bearing raconte elle-même son histoire et la commente au fil des scènes. Ses réflexions pleines d’esprit, d’ironie souvent mordante, révèlent une femme brillante, exigeante, jetant sur son parcours un regard lucide, acéré. D’où le titre, W ; t : trait d’esprit, vive intelligence, présents à la fois chez elle et chez John Donne.

La structure de la pièce — juxtaposition de scènes et de commentaires — établit, évidemment, une certaine distanciation. Mais elle permet surtout de suivre la pensée du personnage, son évolution, et le changement qui s’opère en Vivian lors de ce passage ultime. Le public apprivoise ainsi, en même temps qu’elle, la maladie, la douleur, la mort à venir. Margaret Edson aborde ici un sujet délicat, avec pudeur et respect ; en même temps, elle le dépasse, faisant de son texte, très fort, une méditation sur la condition humaine.

La scénographie, sobre, et la mise en scène, discrète et concentrée sur une direction d’acteurs de grande qualité, évoquent l’aspect froid et anonyme de l’hôpital, en même temps que la solitude de la malade face à la mort. Lorraine Côté, comédienne d’exception, interprète le rôle de Vivian Bearing avec un mélange d’aplomb, de verve et de finesse auquel se mêlent humilité et profonde humanité, incarnant avec autant de justesse la femme d’esprit que l’être au corps brisé de souffrance. Sa performance est magistrale.

Spectacle poignant, jamais pathétique, W ; t, avec subtilité, sans fracas, se creuse un chemin en nous et nous émeut profondément. Cette pièce au sujet grave transmet pourtant un sentiment de grande douceur. Par le courage et la beauté de son personnage, mais aussi par la compassion qu’éveille Vivian et que, par un retour étonnant, le spectacle semble projeter sur le public, renvoyant chacun à sa condition de mortel. En finale, au moment du départ de Vivian, on pense aux derniers vers de Ronsard : « Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis/Je m’en vais le premier vous préparer la place. »

W;t

Texte : Margaret Edson. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Michel Nadeau. Avec Marie-Josée Bastien, Maxime Beauregard- Martin, Lorraine Côté, Jacques Leblanc, Simon Lepage, Danielle Le Saux-Farmer, Laurence Moisan- Bédard, Paule Savard. Coproduction du Théâtre de la Bordée et du Théâtre Niveau Parking, à la Bordée jusqu’au 28 mars.