Échanges de couples

Alors que Maude Guérin est fascinante de vulgarité aussi bien que de vulnérabilité, Normand D’Amour glisse adroitement de l’apathie à la fureur.
Photo: François Brunelle Alors que Maude Guérin est fascinante de vulgarité aussi bien que de vulnérabilité, Normand D’Amour glisse adroitement de l’apathie à la fureur.

Dirigée par Louis-Georges Carrier, mettant en vedette Marjolaine Hébert et Gérard Poirier, la dernière production de Qui a peur de Virginia Woolf ? chez Duceppe remonte vraisemblablement à la fin des années 70. Surprenant, surtout quand on pense que non seulement la pièce d’Edward Albee, créée en 1962 et portée au grand écran en 1966, est emblématique du théâtre états-unien qui a donné à la maison ses lettres de noblesse, mais aussi qu’elle résiste superbement au passage du temps.

Entre Un tramway nommé Désir à Espace Go et Les trois mousquetaires au TNM, l’infatigable Serge Denoncourt s’arrête chez Duceppe pour guider, avec tout le doigté qu’on lui connaît, Maude Guérin et Normand D’Amour dans les dédales d’une pièce implacable. Dans ce texte toujours subversif, pour des raisons bien plus profondes que son langage et ses thèmes, qui choquèrent il y a un demi-siècle, Albee gratte le vernis, perce les apparences, creuse les fissures, dévoile le côté sombre de la petite bourgeoisie américaine des années 60, sa terrible hypocrisie.

Ce soir-là, il faut le dire pas tout à fait comme les autres, Martha et George s’engagent dans un rude combat, une lutte sans merci, un jeu de rôles des plus cruels où ils seront tour à tour bourreaux et victimes. C’est la scène de ménage portée au rang de chef-d’oeuvre. Alors que Honey et Nick, le jeune couple qu’ils ont entraîné dans leur tanière, tiennent le rôle du public, sorte d’agent révélateur, les hôtes seront les acteurs d’un impitoyable spectacle, une représentation unique mue par la désillusion, un drame en trois actes galvanisé par l’alcool.

Pour restituer le couple dans ce qu’il peut avoir de plus infernal, avec ses compromis, ses sacrifices, ses deuils et ses petites persécutions quotidiennes, Albee n’a pas son pareil. Prisonniers des rôles que la société leur impose, incapables de changer le cours de choses, de se réinventer, George et Martha oscillent sans cesse entre l’amour et la haine, l’espoir et la résignation, l’assaut et l’abdication. C’est ce soin pris à les dépeindre, ces nuances et ces paradoxes, qui rendent ces éternels assoiffés poignants, et peut-être même immortels.

Si la mise en scène est fort sage, un brin poussiéreuse, l’interprétation ne manque pas de relief. Ainsi, le texte se fait entendre dans toute sa splendeur, déploie sa logique inexorable. Alors que Maude Guérin est fascinante de vulgarité aussi bien que de vulnérabilité, Normand D’Amour glisse adroitement de l’apathie à la fureur. Dans les rôles secondaires, mais cruciaux, Kim Despatis et François-Xavier Dufour instaurent un humour qui sert ensuite de puissant levier au tragique.

Qui a peur de Virginia Woolf?

Texte : Edward Albee. Traduction : Michel Tremblay. Mise en scène : Serge Denoncourt. Au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 28 mars.