Ce merveilleux malheur

Maude Guérin et Normand D’Amour donnent corps au couple tordu d’Edward Albee.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Maude Guérin et Normand D’Amour donnent corps au couple tordu d’Edward Albee.
La pièce Qui a peur de Virginia Woolf ?, à l’affiche chez Duceppe dès le 18 février, verra les comédiens Maude Guérin et Normand D’Amour s’invectiver deux heures et demie durant, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Et bonne Saint-Valentin!​
 

On se croirait déjà dans la maison de George et Martha. Certes, il ne s’agit que d’un vaste entrepôt dans l’est de la ville où le décor a été aménagé provisoirement, le temps des répétitions. Il n’empêche, assis que l’on est au milieu du papier peint passé, des canapés d’époque, avec devant soi la table basse remplie des verres que n’auront de cesse de vider les maîtres de céans pendant la pièce, on tend à oublier le réel et à céder à la fiction. Il faudra attendre les chaleureuses salutations de Normand D’Amour et Maude Guérin, les vedettes de Qui a peur de Virginia Woolf ?, pour que s’estompe cette étrange torpeur.

Dans le privé, ils n’ont pas grand-chose à voir avec les protagonistes de la pièce, Normand D’Amour et Maude Guérin. On s’en réjouit pour eux puisque George, un professeur sans envergure, et Martha, la fille du doyen, ne forment pas un couple reposant. « Leur mariage est basé sur une relation sadomasochiste », note le premier. « Ils sont très malsains,renchérit la seconde. Mais, curieusement, c’est comme s’ils renouvelaient leur amour à travers leurs démonstrations de haine. » De fait…

Campée dans un cottage relativement cossu sis dans un campus universitaire, l’action de Qui a peur de Virginia Woolf ? consiste, essentiellement, en une joute verbale entre mari et femme où tous les coups sont permis. Surtout les coups bas. Les époux antagonistes, s’ils manifestent leur aigreur de manières on ne peut plus contrastées, lui dans le refoulement, elle dans la stridence, partagent cela dit un sens du spectacle indéniable.

En effet, a été convié aux premières loges de cette longue scène de la vie conjugale un tout jeune couple rencontré plus tôt à un dîner. Tandis qu’à l’avant-scène se déroule un jeu de massacre, à l’arrière-scène se met en place un jeu de miroirs. Loin d’être rebutant, l’effet est au contraire fascinant. C’est comme ces scènes d’accidents qui provoquent des ralentissements sur l’autoroute : on ne peut s’empêcher de regarder.

« N’a-t-on pas tendance à se réjouir du malheur des autres ? », s’enquiert Normand D’Amour, sourire en coin.

En l’occurrence, celui de George et Martha demeure, aujourd’hui, aussi divertissant (pour dire les choses comme elles sont) qu’au jour de la première de la pièce.

Le plaisir de jouer

Créée en 1962 et gagnante du Tony de la meilleure nouvelle oeuvre, Qui a peur de Virginia Woolf ? a été écrite par Edward Albee, un dramaturge trois fois lauréat du prix Pulitzer. Les partitions de George et Martha comptent parmi les plus riches du répertoire moderne. Et parmi les plus difficiles.

« Ça représente 180 pages de dialogue, explique Normand D’Amour. C’est la première fois en trente ans de métier que je suis confronté à ce genre d’exercice-là. C’est une suite d’échanges très vifs. Ça demande énormément de travail. »

« C’est comme une partie de ping-pong, confirme Maude Guérin. Ça exige une attention folle. Mais c’est nous autres qui l’avons voulu. »

En effet, révèle la comédienne, le projet remonte à la production de la pièce Fragments de mensonges inutiles, de Michel Tremblay, en 2009. « Avec Normand et Serge [Denoncourt], un soir autour d’une bière, on jasait et on se disait qu’il faudrait absolument retravailler ensemble… »

« On a évoqué la pièce d’Albee, complète Normand D’Amour. Puis, et bien, il a fallu attendre qu’on soit tous disponibles en même temps. »

Dans l’intervalle, les deux comédiens se sont affrontés dans Le chant de Sainte-Carmen de la Main, le théâtre musical inspiré par la tragédie de Tremblay, celui-là même qui, drôle de hasard, a traduit la pièce d’Albee chez nous.

À présent donc, le fruit est enfin mûr. Qui plus est, les deux talentueux interprètes ont l’âge et l’expérience idéals pour mordre dans les rôles de George et Martha.

À ce propos, Normand D’Amour relate : « Serge nous a dit à la blague que c’était juste de la paresse de sa part de nous prendre tous les deux pour cette pièce-ci, parce qu’étant donné qu’on se connaît si bien Maude et moi, la moitié de son travail de mise en scène est déjà fait. »

Une approche différente

« On rit, mais d’entrer sur scène face à un partenaire que tu connais, que tu aimes et, surtout, en qui tu as une confiance absolue, c’est très précieux, insiste Maude Guérin. Normand et moi, on forme un couple de théâtre. C’est certain qu’il s’en trouvera pour chialer ; pour dire “ pas encore eux autres ! ”, mais notre plaisir de jouer est plus grand que ça. »

D’autant que, telle qu’imaginée par Serge Denoncourt, cette production-ci de Qui a peur de Virginia Woolf ? promet une approche différente.

« Serge a eu l’idée de faire davantage ressortir l’humour au commencement de la pièce, explique Normand D’Amour. Le traitement est plus comique afin que le public embarque, soit détendu, au début. » Puis, graduellement, à mesure que la soirée avance et que le nombre de consommations augmente… « Les attaques entre George et Martha passent à un autre niveau, et c’est là qu’on prend le public à la gorge — d’habitude, la pièce est jouée avec une tension établie dès le départ. C’est très ingénieux de la part de Serge, cette gradation dramatique-là. »

Le spectateur, au fond, ne demande pas mieux que d’être intelligemment manipulé. Jeu de massacre, jeu de miroirs, et maintenant, jeu de dupes. C’est de circonstance.

Mais voilà justement qu’arrive sur ces entrefaites le metteur en scène, paré pour une répétition qui, comme l’action de la pièce, se poursuivra jusqu’à tard dans la soirée. Et ce vertige qui revient. Le mot de Cambronne lancé, on prend congé avant que, de nouveau, la fiction eût complètement supplanté la réalité.

Sur les traces de géants

Quatre ans après sa création, la pièce d’Edward Albee fut adaptée pour le cinéma par Mike Nichols (Le lauréat), qui réalisait là son premier film. Un premier film dont on parla beaucoup avant même le premier coup de claquette puisque mettant en vedette le couple le plus glamour de la planète : Richard Burton et Elizabeth Taylor.

Considérée comme l’une des plus belles femmes du monde, cette dernière ne correspondait pas du tout à l’image de harpie associée au personnage. Décidée à faire mentir ses détracteurs, la star prit 30 livres et demanda qu’on vieillisse ses traits au moyen de maquillage. Ses efforts lui valurent une presse dithyrambique et un deuxième Oscar. De son côté, Mike Nichols n’emprunta pas davantage la voie facile. Par exemple, bien qu’en 1966, il était désormais d’usage de tourner en couleur, le cinéaste opta plutôt pour le noir et blanc. De concert avec Haskell Wexler, un directeur photo aussi talentueux qu’audacieux (Dans la chaleur de la nuit), Nichols privilégia de forts contrastes et des gros plans quasi déformants venant accentuer la nature antithétique des personnages et la teneur paroxystique de leurs échanges.

Loin d’être détonnant, l’effet produit est au contraire harmonieux puisque, de la sorte, forme et fond se répondent. À croire qu’il n’avait jamais entendu parler de la pièce avant que le studio en acquière les droits, un haut placé chez Warner qualifia initialement le film de « saleté ». À la décharge du bougre, les propos parfois orduriers (quoique toujours spirituels) ainsi que les nombreuses références à caractère sexuel relevaient alors, au cinéma, de l’inédit. Si bien qu’un contrat spécial fut passé avec les propriétaires de salles afin que ceux-ci refusent tout mineur non accompagné d’un adulte. La MPAA, l’organisme chargé d’évaluer les films et leur contenu, entreprit d’élaborer son système de classement actuel après cette sortie. L’Académie, elle, ne se formalisa pas de tout cela et octroya à Qui a peur de Virginia Woolf ? pas moins de 13 nominations.

Qui a peur de Virginia Woolf ?

Texte : Edward Albee. Mise en scène : Serge Denoncourt. Au Théâtre Jean-Duceppe du 18 février au 28 mars.