Olivier au pays des marasmes

Olivier Sylvestre, gagnant du prix Gratien-Gélinas en 2012, a vu son texte primé porté à la scène grâce aux bons soins du Théâtre I.N.K. et de sa codirectrice artistique, Marilyn Perreault.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Olivier Sylvestre, gagnant du prix Gratien-Gélinas en 2012, a vu son texte primé porté à la scène grâce aux bons soins du Théâtre I.N.K. et de sa codirectrice artistique, Marilyn Perreault.

Fuyant la vie un peu figée qui se profile devant lui, Olivier traverse à toutes jambes le parc devant chez lui, telle Alice franchissant le miroir. Il échoue dans un immeuble d’habitation à l’allure ordinaire, neutre, disponible… mais dont la faune, à la fois « poquée » et séduisante, ne s’encombre ni des lois de la bienséance ni de celles de la physique, traversant les murs pour venir envahir une intimité en reconstruction.

Cet Olivier-là, protagoniste de la pièce La beauté du monde, n’est pas cet Olivier-ci, ou si peu : « Disons que, si la prémisse est inspirée de mon vécu, je me suis surtout attelé à créer un monde légèrement distordu, où l’espace et le temps s’étirent, où les frontières sont floues », raconte Olivier Sylvestre. Le gagnant du prix Gratien-Gélinas en 2012 (voir encadré) voit ici son texte primé porté à la scène grâce aux bons soins du Théâtre I.N.K. et de sa codirectrice artistique, Marilyn Perreault.

En perte de repères, le protagoniste de cette fable d’apprentissage semble flotter en dehors de lui-même, oscillant entre action et narration. « Il se retire du monde, mais aussi de son propre corps, comme s’il observait de l’extérieur ce qu’il est en train de vivre », pense la metteure en scène, qui trouve dans ces jeux sur la perspective un terrain fertile pour la mise en espace et en images du texte.

Loin de la maladie mentale

Si cet univers décalé renvoie à l’incapacité du personnage à bien lire la réalité qui l’entoure, le diplômé en criminologie et intervenant en toxicomanie refuse catégoriquement de réduire son récit à sa seule explication clinique : « La folie est un ressort tellement facile, qui aplatit tout. De plus, elle permet au spectateur de se distancier, de se dissocier du personnage, alors qu’on traverse tous des phases comme celle-là, où on se sent en inadéquation avec la direction que prend notre vie », évalue Sylvestre, qui a ajouté à sa formation première un solide détour par le programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre dont il a gradué en 2011.

« Pour ma part, s’il y a une folie dans le texte que j’ai voulu mettre en relief, ce ne sont pas les murs blancs de l’asile, mais bien les couleurs éclatées des personnages qui gravitent autour d’Olivier, des figures plus grandes que nature selon moi », avance Perreault, qui signe ici sa deuxième mise en scène. Adepte d’un théâtre physique, celle que l’on connaît également comme comédienne et auteure avoue avoir laissé libre cours à son goût pour la pop en privilégiant, pour des segments très précis du spectacle, des détours esthétiques évoquant, par exemple, les codes du vidéoclip.

Elle dit faire ainsi contraste avec la dureté de certains thèmes grâce à « des moments de grosse joie intense, parce que pour [elle], c’est une pièce qui bouge avec vitalité, avec ces nombreuses ruptures de rythme ». « Ça pourrait être monté de manière plus réaliste, ajoute-t-elle, mais pour moi, ce n’est pas une pièce déprimante, je la vois plutôt comme ça », lâche la pimpante créatrice en se lançant dans une série de gestes et de sons que l’on ne peut qu’interpréter comme étant des manifestations de ladite grosse joie intense.

La beauté de se chercher

« Je ne suis pas un auteur cynique, enchaîne Sylvestre, je ne sens pas le besoin de porter un jugement sur mes propres personnages. La beauté du monde, c’est pour moi une apologie de la quête, de ces périodes à la fois déchirantes et intenses où on réalise que notre existence ne nous correspond plus et qu’on aspire à mieux. » Incapable de définir ce « mieux » par lui-même, l’Olivier fictif en vient à considérer chacun de ces étranges voisins et voisines comme une voie possible. « Il se magasine une identité, résume Marilyn Perreault. Il finit par se rendre compte que, s’il se projette sur les autres, ceux-ci font de même avec lui et tentent de se l’approprier. » Nécessaire, le séjour dans cette étrange maison de transition ne saurait donc qu’être temporaire afin d’éviter de s’engluer définitivement dans ce microcosme autorégulé et autosuffisant où règne une certaine force d’inertie.

Olivier Sylvestre est d’autant plus heureux de ce partenariat avec le Théâtre I.N.K. (La cadette, Lignedebus) qu’il croit que le public traditionnel de la compagnie sera apte à se reconnaître dans l’oeuvre. « Il y a quelque chose de vertigineux dans le passage à l’âge adulte, quand on commence à prendre nos premières grandes décisions par nous-mêmes et pour nous-mêmes. C’est une période de vie souvent marquée par une urgence, un désir qu’il se passe quelque chose de signifiant, ce que je trouve très théâtral en soi. »

Le prix Gratien-Gélinas

Depuis sa création en 1994, le prix Gratien-Gélinas récompense chaque année l’auteur d’une pièce inédite qui se voit remettre une bourse de 10 000 $. La Fondation du Centre des auteurs dramatiques (CEAD) y adjoint une prime à la création d’une valeur de 15 000 $, montant remis à la compagnie théâtrale qui portera le texte à la scène. Cet incitatif à la création porte ses fruits, La beauté du monde devenant la 18e oeuvre à voir le jour scéniquement grâce à cet appui.

Si certains auteurs ont ainsi vu leur texte sélectionné par des théâtres établis — citons à titre d’exemple Faire des enfants d’Éric Noël au Quat’Sous ou encore Je suis d’un would be pays de François Godin au Théâtre d’Aujourd’hui —, certains autres ont dû se résoudre, pour diverses raisons, à créer ou à impliquer leur propre compagnie pour donner suite au projet. Ce fut le cas pour Dominick Parenteau-Lebeuf (Dévoilement devant notaire) et Justin Laramée (Transmissions). Mentionnons que le plus récent lauréat du prix Gratien-Gélinas se nomme Jonathan Bernier ; en août dernier, sa pièce Danserault a fait l’objet d’une lecture publique organisée par le CEAD dans le cadre de l’événement Dramaturgies en dialogue.

La beauté du monde

Texte : Olivier Sylvestre. Mise en scène : Marilyn Perreault. Une production du Théâtre I.N.K. Aux Écuries du 10 au 28 février.