Connaître et reconnaître

Quincy Armorer est le directeur artistique du Black Theatre Workshop depuis 2011.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Quincy Armorer est le directeur artistique du Black Theatre Workshop depuis 2011.

Ce soir, 31 janvier, l’enfant de Petit-Goâve devenu académicien français sera décoré d’un nouvel honneur. Dany Laferrière se verra en effet remettre le Dr. Martin Luther King Jr. Achievement Award, reconnaissance par laquelle le Black Theatre Workshop consacre annuellement un artiste noir canadien pour l’ensemble de son oeuvre. La remise du prix aura lieu dans le cadre de la soirée-bénéfice du BTW, intitulée Vision 2015.

Parmi les lauréats des années passées, on compte de nombreux musiciens, dont Oliver Jones, Oscar Peterson et Charles Biddle, ainsi que des personnalités théâtrales comme la dramaturge Djanet Sears et l’acteur Tyrone Benskin, aujourd’hui député sur la scène fédérale. « Dany Laferrière n’est pas le premier francophone dont nous signalons l’immense réalisation : l’année dernière, par exemple, le prix fut remis à la chorégraphe Zab Maboungou, fondatrice de la compagnie de danse Nyata Nyata, qui elle-même succédait alors à Grégory Charles. Nous sommes très fiers de ces choix »,déclare Quincy Armorer, directeur artistique du BTW depuis 2011.

Il faut dire que le BTW est une compagnie essentiellement anglophone. Ayant pignon sur rue à Montréal depuis bientôt 45 ans, elle présente annuellement une ou deux productions professionnelles à Montréal, Arts interculturels (le MAI, rue Jeanne-Mance) ou ailleurs. Outre un programme de mentorat offert aux artistes noirs de la relève oeuvrant dans tous les champs de la pratique théâtrale, l’autre part notable de son activité consiste en une tournée scolaire s’inscrivant dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, qui débute d’ailleurs cette semaine.

Le plus grand nombre

« Le théâtre reste un excellent moyen de communiquer avec les jeunes. Le simple fait de les sortir de la salle de classe les rend sans doute plus réceptifs », explique celui qui a choisi pour sa tournée 2015 la pièce The Power of Harriet T. L’auteur Michael A. Miller y raconte la vie d’Harriet Tubman, ex-esclave et militante abolitionniste très impliquée dans l’établissement de l’Underground Railroad qui permit à de nombreux Noirs de fuir le Sud et, pour plusieurs, de se réfugier au Canada dans les années 1850 et 1860.

Quincy Armorer éprouve une responsabilité à partager ses histoires avec le plus grand nombre : « Nous étudions sérieusement la possibilité de traduire nos spectacles afin de pouvoir les offrir également aux écoles primaires et secondaires francophones, assez rares dans notre circuit actuel. » Il souligne la diversité linguistique de la communauté noire montréalaise, dont une part importante provient de l’immigration issue des anciennes colonies françaises en Afrique et aux Antilles. « Cela dit, ce n’est évidemment pas seulement notre propre communauté que nous souhaitons rejoindre et informer : nos spectacles s’adressent à tout le monde ! »

 

Malaise au Rideau vert

À la mi-décembre, Quincy Armorer s’est rendu au théâtre du Rideau vert pour assister au spectacle 2014 revue et corrigée : « Je ne souhaitais pas particulièrement voir une pièce où, selon la rumeur, on faisait usage de “blackface” pour imiter P. K. Subban. Mais on sollicitait mon avis en tant que directeur du Black Theatre Workshop, et j’ai jugé qu’il était plus prudent et honnête de voir la chose de mes propres yeux avant de la commenter. » Rappelons que l’on désigne généralement par le terme « blackface » le fait de grimer des acteurs blancs en personnages noirs, souvent réduits à l’état de stéréotypes primaires.

Il a depuis exprimé publiquement son point de vue à quelques reprises, précisant à chaque occasion qu’il lui semblait beaucoup moins important de porter des accusations directes de racisme que de créer un réel espace de dialogue sur le sujet, notamment afin de pouvoir exposer en quoi cette pratique scénique remontant à l’époque coloniale était archaïque et est encore offensante aujourd’hui.

« Je crois que toutes les opinions ont le droit d’être exprimées et qu’on peut tout à fait être en désaccord tout en demeurant respectueux », précise Armorer lors de notre rencontre. « Ce que je trouve particulièrement décourageant — et disons que le mot est faible —, ce fut de me faire répondre que ma propre réaction était illégitime et qu’il s’agissait en fait d’un faux débat. Pour moi, il n’en est rien, car je crois que le malaise et la colère ressentis par plusieurs mettent au jour d’importants enjeux artistiques et sociaux. »

D’abord principalement débattu dans les médias anglophones, l’événement a depuis quelques semaines suscité un certain nombre de réactions du côté francophone. La Presse y a notamment consacré un dossier spécial dans son édition de samedi dernier, abordant entre autres le sujet sous l’angle de « la place faite aux comédiens québécois issus des minorités visibles » sur la scène comme à l’écran.

Ouvrir un espace de discussion où pourrait être disséquée la complexité de certains enjeux, c’est également l’objectif poursuivi par Quincy Armorer quand vient le temps de programmer sa saison professionnelle. Le directeur artistique ne tarit pas d’éloges à propos de Random, texte de la Britannique Debbie Tucker Green créé au Royal Court de Londres en 2008 et qui fera l’objet d’une première production canadienne grâce au BTW et à Imago Theatre : « C’est un one-woman-show joué par Lucinda Davis et dirigé par Micheline Chevrier, deux complices que je suis ravi de retrouver. Lucinda interprète les quatre membres d’une même famille dévastée par un acte de violence sordide. » À surveiller en mars.

Qui est Quincy Armorer ?

Natif de Montréal, Quincy Armorer obtient un baccalauréat en interprétation théâtrale de l’Université Concordia en 1995. Il multiplie alors les collaborations avec différentes compagnies montréalaises indépendantes et se joint également à la Shakespeare-by-the-Sea Company d’Halifax. En 2004, il obtient son premier rôle dans une production du Centaur Theatre. Passionné de Shakespeare, il se rend à Stratford (Ontario) à deux reprises pour se former auprès de l’immense Martha Henry. Nommé directeur artistique associé du Black Theatre Workshop en 2005, il accède au poste de directeur artistique en 2011, après le départ de Tyrone Benskin. Il s’adonne également à la mise en scène depuis quelques années.