La mémoire à fleur de peau

Dans «St-Agapit 1920», on surprend en soi des sensations inattendues, provoquées par le jeu même des interprètes.
Photo: Catherine Langlois Dans «St-Agapit 1920», on surprend en soi des sensations inattendues, provoquées par le jeu même des interprètes.

Troublante incursion dans la mémoire vieillissante, St-Agapit 1920 est une pièce d’une extrême sensibilité à laquelle on ne voudrait rien changer. On en sort profondément ému, avec au fond du coeur la crainte de ne pas trouver les mots pour en parler.

Des mots, il y en a d’ailleurs fort peu dans ce spectacle où le geste, le son, la lumière et l’image tiennent lieu de signes. La proposition, toutefois, n’a rien de cérébral ou de désincarné. Si les mots s’effacent, c’est pour laisser place à la prégnance de l’émotion, à la vivacité du souvenir, à l’intelligence du songe.

À 91 ans, Jeanne d’Arc Normand se meurt à petit feu. Son corps usé ne répond plus aux demandes extérieures. Son esprit est loin, son coeur est ailleurs. À Saint-Agapit, en 1920. Mais ses souvenirs ont la texture des rêves et lui échappent peu à peu.

Que reste-t-il d’une vie qui s’efface petit à petit ? Des pommes partagées entre amies. Des allumettes craquées dans le noir. La tempête. Les hurlements des loups. La farine. Sa douceur. Un fusil. Des pots Mason. Un lapin dépecé. Des assiettes. Un mobilier ancien. Lambeaux de mémoire arrachés à l’oubli.

Mouvements des corps. Actions d’une simplicité naturelle ou artistement chorégraphiées. On surprend en soi des sensations inattendues, provoquées par le jeu même des interprètes. Le corps parle au corps, le mouvement n’a pas besoin d’être analysé. Il suffit de s’ouvrir à sa propre fragilité.

Le symbolisme de presque chaque scène nous ramène d’ailleurs à cette précarité. Flammes fugaces. Fragilité du verre. Jeux d’ombre et de lumière. Il faut garder l’équilibre, rattraper des assiettes. Difficulté d’être et de se souvenir. Mémoire gelée. Un coffre de bois. La peur de mourir. Le refus de mourir. La mort qui vient quand même.

Le sentiment qui domine la pièce, toutefois, ce n’est nullement l’angoisse que pourrait provoquer la prise de conscience de pareille vulnérabilité. C’est l’acceptation, l’amour, la reconnaissance pour ces moments vécus et partagés, ces instants suspendus qui donnent à l’âme l’occasion de respirer.

Voilà ce que le spectacle donne à voir et à sentir. Ou à peu près. Les mots, ici, peinent à rendre compte de la réalité. Conclusion inévitable : il faut voir la pièce. Et il faut arriver tôt. Détail apparemment anodin, mais qui a son importance : en effet, la configuration de la scène ne permet pas aux retardataires d’entrer.

St-Agapit 1920

Mise en scène et idéation : Olivier Normand. À Premier Acte jusqu’au 7 février.