Un tramway nommé perfection

Il y a de l’audace dans cette mise en scène qui aiguille ce tramway sur une voie pas tout à fait classique. Sur la photo, Céline Bonnier et Dany Boudreault.
Photo: Caroline Laberge Il y a de l’audace dans cette mise en scène qui aiguille ce tramway sur une voie pas tout à fait classique. Sur la photo, Céline Bonnier et Dany Boudreault.

Sur la ligne C — pour critique —, disons qu’Un tramway nommé Désir, pièce de Tennessee Williams actuellement montée à l’Espace Go de Montréal, a été mis sur les bons rails et roule du coup à la perfection. En voiture, s’il vous plaît ! Pour voir…

Ting ting. Premier arrêt : carré des artistes. Quel choix judicieux que celui de Céline Bonnier, qui trouve en Blanche Dubois un personnage marchant avec ses belles robes et ses talons hauts, en équilibre précaire entre hypersensibilité, mégalomanie et folie, dangereusement bien taillé pour elle. Convaincante et précise dans l’évocation de cette angoisse bizarrement sexuée, de ce mal-être d’une Amérique des classes prise entre un passé rural esclavagiste et une urbanisation tout aussi déshumanisante — nous sommes à La Nouvelle-Orléans à la fin des années 40 —, la comédienne donne le ton au coeur d’une distribution solide en symbiose totale avec l’univers sale et collant imaginé par le dramaturge américain.

La rencontre entre Magalie Lépine-Blondeau et le personnage de Stella, soeur de Blanche, est tout aussi salutaire. Elle en fait ressortir l’abnégation, la sensualité et la soumission avec une exactitude troublante devant un mâle alpha bouillonnant, à l’humeur flottant sur un lac de nitro et à l’identité sexuelle ambiguë, habilement porté par Éric Robidoux. Jean-Moïse Martin fait de son Mitch la bonne pâte qu’il faut et Dany Boudreault réussit même à rendre crédible le personnage hybride, implanté dans la pièce par le metteur en scène Serge Denoncourt, au croisement entre Eunice, la concierge de cet immeuble de l’Elysian Fields où l’action se joue, et Williams lui-même.

Ting ting. Deuxième arrêt : place de l’audace. Il y en a dans cette mise en scène qui aiguille ce tramway sur une voie pas tout à fait classique. Denoncourt s’est permis des libertés avec le texte, a coupé là, rassemblé ici pour réduire le nombre de personnages et mettre la narration un peu plus en cohésion avec les aspirations du présent. Il intègre même dans l’oeuvre des commentaires à voix haute de la troupe sur les trajectoires humaines tracées par Williams, commentaires émis lors des répétitions et dont l’esprit n’est pas sans rappeler cette obsession du commentaire qui prévaut sur les Facebook et Twitter de ce monde.

Oui, le puriste pourrait grimacer. Dans la salle toutefois, comme la plupart des spectateurs, il risque surtout d’admirer, de contempler, de se laisser absorber.

C’est que l’objet est dynamique, avec ses projections aux murs qui évoquent subtilement l’adaptation cinématographique d’Elia Kazan de 1951 et sa scénographie qui transporte, avec une manipulation fine des codes visuels et de l’espace, dans cette touffeur du Sud où des êtres en quête de mieux confrontent leur perdition, dans un environnement social cru, violent où l’espoir est forcément moins facile à trouver que l’avilissement et le mauvais scotch.

En direction du terminus, il faut bien sûr évoquer le côté charnel de l’oeuvre, magnifié sans trop insister, tout comme la musique que Denoncourt appréhende ici comme un personnage, à cheval entre passé et présent, et qui au final peut donner une envie tenace de replonger dans I Love you Porgy de Nina Simone, comme pour rappeler, en s’éloignant du théâtre, le bon souvenir d’une ligne de tramway qui, malgré les deux heures quarante de voyage qu’elle offre, aurait pu être encore plus longue.

Un tramway nommé désir

Texte : Tennessee Williams. Traduction : Paul Lefebvre. Mise en scène : Serge Denoncourt. Avec Céline Bonnier, Dany Boudreault, Magalie Lépine-Blondeau, Jean-Moïse Martin et Éric Robidoux. Espace Go, jusqu’au 14 février.