Rude épreuve

Les sept interprètes évoquent en vrac l’économie, la société et la politique, mais expriment surtout l’impuissance du (jeune) citoyen devant les géants du capitalisme.
Photo: Christine Bourgier Les sept interprètes évoquent en vrac l’économie, la société et la politique, mais expriment surtout l’impuissance du (jeune) citoyen devant les géants du capitalisme.

Soucieux de traduire les déséquilibres de son époque tout en cultivant des formes scéniques inédites, Hanna Abd El Nour s’inspire cette fois du Roi Lear de Shakespeare, faut-il le préciser très librement, pour donner naissance à Requiem(s) King Lear. Malheureusement, le spectacle, qui tient en ce moment l’affiche d’Espace Libre, est une suite de tableaux où on s’agite vainement, des vignettes qu’on oublie aussitôt qu’elles ont été exécutées, un déploiement de bruit et de fureur qui ne rime généralement à rien.

Dans et autour de deux passerelles de bois imaginées par Mazen Chamseddine, un dispositif aussi joli que peu exploité, la représentation s’étend sur plus de deux heures pendant lesquelles on se contente de juxtaposer, sans cohérence apparente, idées reçues, images éculées et gesticulations frénétiques. C’est fragmentaire, pour ne pas dire décousu, performatif à souhait, mais dans le sens le moins reluisant du terme, et qualifié de déambulatoire sans jamais parvenir à l’être.

Reléguant aux oubliettes les aventures de Lear et ses filles — un fil narratif, aussi ténu soit-il, n’aurait pourtant pas fait de mal —, le spectacle effleure une foule de questions sans en approfondir aucune, des enjeux qu’on pourrait réunir sous la bannière du « vivre-ensemble ». Les sept interprètes évoquent en vrac et dans un désordre absolu l’économie, la société et la politique, mais expriment surtout, et presque malgré eux, l’impuissance du (jeune) citoyen devant les géants du capitalisme, autrement dit la soif de dissidence en même temps que son impossibilité.

En septembre dernier, à La Chapelle, Abd El Nour donnait Nombreux seront nos ennemis, un spectacle aussi multidisciplinaire que celui qui est présenté en ce moment, non sans maladresses, mais qui servait une parole bien plus forte, celle de la poète Geneviève Desrosiers. Cette fois, le metteur en scène, pour ainsi dire livré à lui-même, erre plus fâcheusement encore. Les redondances textuelles, visuelles et sémantiques sont si fréquentes qu’elles mettent à rude épreuve la patience du spectateur. Un peu comme notre époque, me direz-vous.

Requiem(s) King Lear

Texte et mise en scène : Hanna Abd El Nour. Une production de l’URD (Québec) et de Volte 21 (Montréal). Avec Jérémie Aubry, Angie Cheng, Sarah Chouinard-Poirier, Ève Gadouas, Nora Guerch, Karina Iraola et Julien Thibeault. À Espace Libre jusqu’au 17 janvier.