Anne Frank ou le culte de la joie

C’est la jeune Mylène St-Sauveur qui personnifiera Anne Frank.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir C’est la jeune Mylène St-Sauveur qui personnifiera Anne Frank.
Par son immense gloire posthume, elle aura en quelque sorte triomphé des nazis qui l’ont tuée. Icône du XXe siècle, Anne Frank, auteure du journal qui porte son nom, est morte du typhus au camp de concentration de Bergen-Belsen, il y a 70 ans cette année. À cette occasion, le Théâtre du Nouveau Monde plonge dans les pages du célèbre journal pour nous faire revivre le drame vécu par son père, Otto Frank, à partir du moment où il revient seul du camp d’Auschwitz.​
 

C’est en effet l’angle qu’a pris l’auteur français Éric-Emmanuel Schmitt pour camper sur scène la déchirante histoire de cette jeune fille de 13 ans, dont la famille s’est cachée des nazis durant deux ans dans l’annexe d’une maison d’Amsterdam, avant d’être dénoncée, puis envoyée dans les camps de concentration allemands, où elle mourra, sauf le père.

« Je me balade entre deux temps, après la guerre et avant la guerre », dit Schmitt en entrevue.

En 1945, à son retour du camp d’Auschwitz, où sa femme a péri, Otto Frank se rend tous les jours à la gare avec une pancarte portant les noms de ses filles Anne et Margot, avec l’espoir de les retrouver.

Mais il doit se rendre à l’évidence : il est le seul survivant de tous ceux qui ont peuplé l’Annexe. C’est alors qu’il découvre le journal que sa fille Anne écrivait durant leur réclusion. Son ancienne secrétaire, Miep Gies, qui avait également caché les Frank durant la guerre, l’avait ramassé le jour de l’arrestation et le lui a remis.

Dans ce journal, qu’il avait toujours promis de ne pas lire, il découvre une Anne autre que celle qu’il croyait connaître, poursuit Éric-Emmanuel Schmitt. Il est surpris par une profondeur qu’il n’imaginait pas chez sa fille. « Il y a des choses qui le gênent, l’éveil de la sexualité par exemple. » Au cours de sa réclusion, Anne a une idylle avec Peter, jeune garçon de 16 ans qui vit aussi dans l’Annexe. Otto est aussi troublé de constater « les relations extrêmement tendues qu’Anne a avec sa mère », poursuit Schmitt.

Alors qu’il s’est battu de toute son âme pour que le journal de sa fille soit publié et pour réaliser ainsi le rêve d’Anne de devenir écrivain, Otto Frank a d’abord censuré certains passages du journal, dont ceux où Anne commentait le mariage de ses parents. Ces passages ont été restitués par la suite.

Un wagon vers la mort

La pièce se déroule donc en deux temps, comme un énorme flash-back. À Paris, Éric-Emmanuel Schmitt a acheté un théâtre, le théâtre Rive Gauche, pour la mettre en scène. Au TNM, la pièce se déploiera sur deux étages, liés par un escalier. Cet escalier symbolise à la fois le passage vers l’âge adulte d’Anne, qu’on voit vieillir sous nos yeux, et celui vers la mort, explique la metteure en scène Lorraine Pintal, friande de symboles.

L’étage supérieur représente l’Annexe où trois familles juives réunissant huit personnes ont vécu les unes sur les autres durant la guerre. Celui d’en dessous est le bureau d’Otto Frank dans l’usine de confitures Opekta où il travaillait avant de devoir s’y cacher. Des films d’archives seront projetés pour rappeler le contexte historique de l’histoire, et le tout rappellera les wagons à bestiaux qui emmenaient les Juifs vers les camps de concentration.

« Je me suis inspirée de cette phrase d’Élie Wiesel : la vie est un wagon qui nous emmène vers la mort », dit Lorraine Pintal.

À Amsterdam, les deux paliers étaient également séparés par un escalier, lui-même camouflé par une bibliothèque.

Sur scène, c’est la jeune Mylène St-Sauveur qui personnifiera Anne Frank, tandis que Paul Doucet incarnera Otto Frank et Sophie Prégent, Miep Gies. Le tout sera accompagné de la musique de la violoncelliste Jorane, qui fait également paraître un disque de cette musique chez Spectra. Lorraine Pintal a vu un lien entre le « corps de bois » du violoncelle, et le corps enfermé d’Anne dans l’Annexe.

Ce sont les membres de la Fondation Anne Frank, créée par Otto Frank en 1963, qui ont initialement commandé cette pièce à Éric-Emmanuel Schmitt.

Le dramaturge, qui avait déjà lu le journal et l’avait adoré, a été de nouveau subjugué par « le culte de la joie » qui en émane, mais aussi par les capacités de pardon d’Otto Frank, qui n’a jamais cherché à retrouver les personnes qui l’ont dénoncé, avec sa famille, ni à s’en venger.

« Il semblerait que l’on sache qui c’est. Les enfants de celui qui les a dénoncés ont dit que c’était lui après sa mort. C’était une famille hollandaise d’Amsterdam », poursuit Schmitt.

Exposition itinérante

Pendant que le TNM met en scène le journal d’Anne Frank, le Musée des beaux-arts de Montréal présente une exposition sur le même thème. On y retrouvera l’exposition itinérante de la maison d’Anne Frank, retraçant son histoire, celle de l’Annexe et celle de son journal, mais aussi une exposition de photos sur les camps de concentration du Montréalais Laszlo Mezei.

Après Tel-Aviv et New York, Montréal est la ville qui a accueilli le plus de survivants de l’Holocauste, explique Jean-Luc Murray, directeur du département de l’éducation et de l’action culturelle du Musée des beaux-arts de Montréal.

En collaboration avec le Centre commémoratif de l’Holocauste, le Musée présentera aussi, à l’entrée de l’exposition, trois témoignages filmés de survivants de l’Holocauste.