Le choc des planètes

Le duo d’auteurs composé d’Emmanuelle Jimenez et François Archambault avait pour mission de poser trois questions existentielles et essentielles : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ?
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le duo d’auteurs composé d’Emmanuelle Jimenez et François Archambault avait pour mission de poser trois questions existentielles et essentielles : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ?

Ce n’est pas souvent qu’on discute électrons ou trous noirs lors d’une entrevue avec des dramaturges. La science et le théâtre font rarement ménage. Pourtant, le scientifique et l’artiste ne sont-ils pas tous deux des chercheurs, chacun à leur façon ? « Le travail de création est proche de la recherche scientifique dans le sens qu’on y pose des hypothèses, pense François Archambault. Quand j’écris, c’est pour réfléchir à voix haute sur une situation, et j’émets des hypothèses sur cette question à travers une histoire. Sauf que le laboratoire où j’essaie des choses, c’est ma tête… »

Afin de créer Le dénominateur commun, le metteur en scène Geoffrey Gaquère a provoqué des rencontres entre deux auteurs et quatre scientifiques : un physicien des particules, une théologienne, un généticien, un psychologue. À ces chercheurs, qui eux aussi s’intéressent, mais sous un tout autre angle, à la place des êtres humains dans le monde, François Archambault et Emmanuelle Jimenez avaient pour mandat de poser trois questions aussi vastes qu’essentielles : qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ?

Le duo d’auteurs est visiblement ressorti emballé, et secoué, par l’expérience. « Si on avait lu sur ces sujets, je ne pense pas qu’on aurait eu le même choc qu’en rencontrant ces êtres passionnés par leur matière, avance Archambault. C’est ce qui m’a bouleversé aussi. Et chaque fois, on sortait de ces rencontres en ayant l’impression de comprendre le monde. Mais la vision du monde était complètement différente d’une entrevue à l’autre. »

Ces contacts ont expulsé tous les intéressés de leur zone de confort. Les scientifiques, surpris par des questions qu’ils ne se font jamais poser. Les artistes, confrontés à des concepts abstraits, difficiles. Et souvent troublants.

L’auteur de La société des loisirs a été frappé par la récurrence de la notion de vide au sein des diverses disciplines. « Le psychologue parlait de manque, de vide spirituel. En théologie aussi. Même le physicien nous expliquait que toute matière est faite de 99 % de vide ! » Pour Emmanuelle Jimenez, le choc venait aussi de recevoir toutes ces révélations sur l’univers, et « après, de retourner chez soi en métro, de retrouver [son] petit quotidien… »

Évacués de nos vies courantes, ces questionnements fondamentaux nous feraient pourtant du bien en relativisant nos problèmes ponctuels. « Ça donne une autre perspective sur les choses, ajoute son collègue. Je suis très antireligion, mais avant, on se réunissait une fois par semaine pour s’extraire de notre quotidien et réfléchir à des questions existentielles. On devrait assister à une conférence obligatoire sur la science tous les dimanches… »

 

Leçon d’humilité

À partir de ces rencontres marquantes, les auteurs ont écrit chacun de leur côté, en toute liberté, mais mus par l’urgence d’un délai serré. Très fragmentés, les textes du Dénominateur commun se promènent entre situations incarnées et réflexions, lyrisme et humour. Car comment se prendre au sérieux dans une pièce sur le sens de l’univers ? Les auteurs y ont « tordu » certains concepts, les poussant jusqu’à leur logique extrême. Au tour des scientifiques consultés d’avoir reçu un choc, lorsqu’ils ont entendu l’oeuvre au Festival du Jamais lu…

François Archambault compare le spectacle, défendu par Benoît Dagenais, Muriel Dutil, Maxim Gaudette et Johanne Haberlin, à « une messe païenne. Elle a quelque chose de la célébration d’un mystère. Le mystère humain, de notre présence sur la Terre. » Une énigme qui revenait dans chaque discipline, puisqu’il y a toujours un moment « où la science n’arrive plus à tout expliquer ».

La pièce illustre notre position d’humilité quant à ce mystère de l’univers. En effet, l’étude de la science a l’avantage de rendre humble, constate Emmanuelle Jimenez. Comment ne pas rabattre son ego devant l’infinité vertigineuse du cosmos, qui sera toujours trop complexe pour être appréhendé par un cerveau humain, aux dires du physicien, ou confronté à l’idée selon laquelle on est uniquement sur Terre « pour reproduire notre bagage génétique » ?

Plus choquant encore, et mettant à mal notre désir d’avoir le contrôle sur notre vie : cette théorie avancée par le généticien selon laquelle notre peau serait recouverte par tellement de gènes bactériens que ces bactéries pourraient affecter notre humeur. « Sa conclusion est que chacun d’entre nous est un environnement, précise la dramaturge. Alors ton individualité… »

Les auteurs affirment sortir grandis de ce projet unique. Bien sûr, « ça ne règle pas la question du sens de notre vie ici, dit François Archambault. Qu’est-ce qu’on fait ? La question nous appartient. »

Il en est un peu de même pour ce show éclaté : à chacun de construire son sens. « Quand on l’a présenté en lecture publique, c’était fascinant, parce que je pense que pas un spectateur ne l’a reçu de la même manière. Je crois que le show est intéressant pour ça. C’est un objet ouvert, qui nous échappe. Qui embrasse le mystère. »

Les spécialistes

Jean-François Arguin : Ce professeur adjoint au Département de physique de l’Université de Montréal (UdM) concentre ses recherches sur l’expérience ATLAS, un détecteur permettant d’analyser les « collisions produites par le Grand collisionneur de hadrons », un très puissant accélérateur de particule.

Solange Lefebvre : On connaît déjà cette théologienne, titulaire de la Chaire religion, culture et société à l’UdM, par ses nombreux écrits dans les médias, dont Le Devoir.

Nicolas Lévesque : Le psychologue est aussi un essayiste publié aux éditions Nota Bene : Le deuil impossible nécessaire, Le Québec vers l’âge adulte, Les rêveries de la Plaza St-Hubert, et le récent Ce que dit l’écorce, coécrit avec Catherine Mavrikakis.

François-Joseph Lapointe : Ce professeur à l’UdM détient non seulement un doctorat en sciences biologiques, il a aussi soutenu une thèse en danse en 2012, à l’UQAM. Et selon François Archambault, il a même créé « une chorégraphie inspirée de son génome ».


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