Du terrorisme à grands coups de plumes

Véronique Côté dans «Attentat»
Photo: Nicolas-Frank Vachon Véronique Côté dans «Attentat»

Ah que la langue peut être belle quand elle se fait précise, quand elle cherche à qualifier, à nommer, à autopsier le présent, à tracer les contours des dérives du moment, les angoisses collectives, l’indignation, l’indolence, avec justesse, rigueur et surtout avec ce souci d’exactitude qui forcément tranche avec la vacuité sémantique des communicants, le parler aseptisé des élus, des marchands de faux, des sauveurs à la sauvette, des coincés du consensus mou…

Ce mot juste, puisé dans la diversité et la richesse d’une langue, pour décoder l’époque gagnerait à devenir norme, mais pour le moment il semble plutôt nourrir un geste subversif, vindicatif même, à la lisière du terrorisme mental, comme l’expose depuis le début de la semaine Attentat, une création collective dense et lucide livrée sur les planches du théâtre de Quat’Sous à Montréal. L’oeuvre convoque sur scène les mots forts d’une quarantaine de poètes du « ici maintenant » et d’un passé pas trop lointain. Maxime Catelier, Catherine Dorion, Gaston Miron, Simon Dumas, Hubert Aquin, Gérald Godin, Steve Gagnon, Alexandre Dostie, Catherine Lalonde, Louise Desjardin sont du nombre.

Sur l’abstraction du territoire dans l’identité, sur la démagogie délétère des penseurs minutes et influents, sur la fatalité avec laquelle le présent accepte l’inacceptable, la sournoiserie d’une austérité, sur la moralisation ambiante ou la diabolisation d’une minorité au nom d’une quête du pouvoir, la frappe est chirurgicale. Elle est portée avec finesse et intelligence par une distribution redoutable placée au coeur d’une architecture scénographique solide. L’ensemble est en parfaite symbiose avec cette courtepointe de mots, d’ambiances, de cris dont la fibre, les coutures, les motifs n’offrent finalement qu’un niveau très homéopathique de faiblesses. Peu fait grincer. Tout est là pour faire sourire, émouvoir, faire vibrer devant cette pensée qui se détache avec élégance de ces grappes dangereusement consensuelles, cette idée qui éclaire avec acuité un geste, ou cette remarque qui porte atteinte à un préjugé, avec la dextérité du verbe.

La mise en scène pilotée par Gabrielle et Véronique Côté, tout comme l’univers sonore façonné par Mykalle Bielinski, accentue d’ailleurs la charge narrative de cette créature scénique qui installe dès les premières mesures l’intimité nécessaire avec cette cinquantaine de fragments poétiques engagés qui font de l’insulte, de l’outrage, de la dénonciation ce jeu d’adresse dans lequel la rudesse se cache dans l’image et la raillerie s’embusque entre deux voyelles et un complément. Une attaque terroriste réussie, comme avec un drone volant au-dessus de l’époque et laissant son ombre subtilement aller plus profond dedans.

Attentat

Texte : Collectif. Avec : Alexandre Bergeron, Mykalle Bielinski, Catherine-Amélie Côté, Gabrielle Côté, Véronique Côté, Steve Gagnon, Alexandrine Warren. Mise en scène : Gabrielle Côté et Véronique Côté. Théâtre de Quat’Sous. Jusqu’au 17 décembre.

1 commentaire
  • Normand Parisien - Inscrit 5 décembre 2014 09 h 13

    C'est vrai que la langue peut être belle.

    La poésie m’était connue seulement par les livres « Alexis Zorba » de Kazantzakis et aussi « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry, sans oublier ce souvenir de cégépien au sujet d’un film de l’ONF (1971) « La nuit de la poésie ». En me rendant au Quat'Sous, je m’attendais à voir chaque artiste debout devant son lutrin : j’avais tort. Au contraire, ils étaient très mobiles. Les accessoires et matériaux couvraient parfois toute la scène. J’ai bien aimé ces vêtements d’hiver et les panaches de chevreuil : c’était très canadien. Je suis étonné de retrouver seulement 7 noms dans la distribution, car assis parmi les spectateurs, certains prenaient la parole en récitant des textes. Je crois qu’ils étaient 11 à participer à ce spectacle, lors de cette soirée où le public était parfois sollicité. J’ai passé un bon moment.