La chute

Une scène de la pièce «Un certain nombre»
Photo: Renaud Philippe Une scène de la pièce «Un certain nombre»

Un certain nombre, écrit en 2002 par la Britannique Caryl Churchill, nous plonge dans un monde à la fois étrange et familier. Alors que son fils est encore tout jeune, un père s’en sépare et, pour recommencer une relation devenue chaotique, selon lui, le fait cloner. Il repartira donc à zéro avec le nouveau fils, identique, du moins sur le plan génétique. Des décennies plus tard, ce second fils l’apprend, et découvre du même coup que plusieurs copies ont été faites. Le spectacle s’ouvre sur une discussion animée, déjà en cours, entre le père et son fils qui, sous le choc, l’interroge. Feignant d’abord l’incompréhension, le père en vient rapidement à admettre l’étonnante vérité. Et devant le désarroi de ce fils cloné, d’abord, et la colère du fils original qui le retrouve, ensuite, prend la mesure du geste commis.

L’histoire progresse par courtes scènes. Entre chacune, un événement décisif se produit, qui fait avancer l’action et, bouleversant les membres du triangle, nourrit chaque fois le tableau à venir. Le texte elliptique et la structure morcelée laissent plusieurs zones dans l’ombre : le spectateur se retrouve, en quelque sorte, dans une position semblable à celle des deux fils, devant une réalité déconcertante et un secret difficile à percer, révélé par fragments, en un parcours un peu circulaire où reviennent thèmes et motifs.

Huis clos d’une heure, la pièce est jouée dans un décor minimal, la scène tout entière investie par la parole, en un face à face intense. Atmosphère tendue, pensées ébauchées, gestes retenus, éclats vifs : les deux comédiens s’y livrent à un duo brillant, serré, dirigé avec rigueur par Michel Nadeau. Tour à tour balbutiant et vulnérable, nerveux et agressif, ou d’une simplicité sereine, Jean-Michel Déry nous fait croire sans peine à la présence des différents fils. Troublé, Jack Robitaille y apparaît en père soudain accablé, dans un jeu nuancé, tout intérieur. On y sent l’homme abattu, mais finalement résigné, comme s’il acceptait de se plier au destin. Dans cette sombre spirale où les événements vont s’aggravant, chacun plonge, comme soumis à une fatalité déclenchée par le geste initial du père. On pense à l’hybris de la Grèce antique, acte de démesure condamnant l’humain au châtiment.

Un certain nombre déroute quelque peu : par tout ce que la pièce tait, mais surtout par le caractère un peu brusque de sa progression, par à-coups. Le spectacle impressionne cependant par la force de l’interprétation, et par la richesse et l’étendue des questions qu’il soulève, suscitant la réflexion sur les notions d’identité, de responsabilité, de déterminisme et de liberté.

Un certain nombre

Texte : Caryl Churchill, traduction : Maxime Allen. Mise en scène : Michel Nadeau. Avec Jean-Michel Déry et Jack Robitaille. Une production du Théâtre Niveau Parking, au Théâtre Périscope jusqu’au 29 novembre.