Le plein espace de la Pire Espèce

Olivier Ducas et Francis Monty partiront pour une exploration cosmique, en combinaisons spatiales.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Olivier Ducas et Francis Monty partiront pour une exploration cosmique, en combinaisons spatiales.

Après la Pologne de pacotille, la Grèce antique, l’Europe médiévale et toute une série de cités imaginaires, nos amis du Théâtre de la Pire Espèce ont cette fois décidé de nous propulser dans l’espace intersidéral. Et ce, via les Cantons-de-l’Est.

C’est en effet avec le centre de contrôle de Sutton — la Houston du Nord ? — que communiquent régulièrement Robert, Robert et Robert, les trois vaillants astronautes québécois de Futur intérieur, nouvelle création de l’ingénieux tandem formé par Olivier Ducas et Francis Monty. Les vaillants explorateurs de la gogosse, pères de l’insolent Ubu sur la table et des récents Villes et Petit bonhomme en papier carbone, poursuivent donc en apesanteur leur expérimentation sur la matière.

Le processus de création fut lui-même un voyage semé d’embûches. « Avec Denis Athimon et Julien Mellano, de la compagnie française Bob Théâtre, on avait prévu tout faire à huit mains : écriture, mise en scène, jeu. Après quelques étapes de travail, on s’est rendu compte que, même si on avait un humour commun et des désirs partagés de science-fiction, nos manières respectives de gérer les inévitables zones de flou qui surgissent à chaque étape divergeaient pas mal », analyse Francis Monty. Le projet fut finalement rapatrié de ce côté-ci de la grande mare, bien que la compagnie rennaise continue d’agir à titre de coproductrice et d’idéatrice.

Les deux Espèces ont aussi décidé de retirer leurs combinaisons d’astronaute pour en revêtir trois autres comédiens, des habitués de la compagnie : Étienne Blanchette, Mathieu Gosselin et Alexandre Leroux. Leur apport, comme toujours, est capital, explique Olivier Ducas : « Futur intérieur, c’est surtout un grand jeu sur le temps et la narration. En théâtre d’objets, il y a ce va-et-vient constant de l’acteur qui manipule et donne vie à l’inanimé, puis se retire de temps en temps pour commenter l’action et interpeller le public. Mais si l’acteur incarne un protagoniste de l’histoire, comment fait-on pour garder cette liberté, pour varier les points de vue ? C’est la question qu’on s’est posée, de manière très sérieuse. »

Quand est-ce qu’on arrive ?

Rigueur artistique, très bien, mais qu’en est-il du degré de scientificité du périple ? « On a tenté de calculer, à partir des connaissances et de la technologie actuelles, combien ça prendrait de temps à un vaisseau pour atteindre, mettons, l’étoile la plus proche après notre Soleil. Ça donnait quelque chose comme 160 000 ans… », lâche Ducas, un peu dépité. Ce à quoi Monty ajoute : « Peut-on vraiment extrapoler jusque-là ? Ça nous renvoie à la durée de la vie humaine qui n’est rien, dans le fond, quand tu tombes dans ces échelles-là. C’est vertigineux. »

Les dispositifs conçus pour suggérer l’intérieur de la navette spatiale sont autant de petites stations trahissant le goût de la Pire Espèce pour le bricolage : consoles, fils, lampes et gradateurs y abondent et côtoient autant d’objets rétro-kitsch, comme cette manette de jeu vidéo vieillotte et ce vélo stationnaire d’un autre âge. « Le rêve, c’était de pouvoir tout contrôler depuis la scène, que les acteurs puissent se charger eux-mêmes de la manipulation technique du spectacle qui se serait confondue avec les protocoles auxquels se livrent leurs personnages d’astronautes », explique Ducas. Pari complexe, impossible à tenir finalement, mais qui aura inspiré plusieurs manoeuvres d’approche dans cette épopée dont l’atterrissage est éminent.

En effet, la première mondiale de Futur intérieur sera présentée ce dimanche, à 13 h ; elle constitue le spectacle de clôture de l’actuelle édition des Coups de théâtre, qui accueillait également cette année le fameux Bob Théâtre et son Fin de série. Bouclons nos ceintures.

Présences du futur (bis)

En marge de l’aventure Futur intérieur, la Pire Espèce et les Écuries accueilleront Marcelle Hudon, architecte du Pavillon des immortels heureux. La marionnettiste de renom y présentera ses automates mus par fréquences sonores, élaborés en collaboration avec le concepteur Maxime Rioux et la compositrice Martine H. Crispo. À voir les 5 et 6 décembre.

Votre oeuvre de science-fiction favorite?

Francis Monty « Ce serait Solaris [1961] de Stanislaw Lem, écrivain polonais méconnu ici mais un grand auteur de science-fiction, et même un grand auteur point. Les deux adaptations au cinéma, par Andreï Tarkovski [1972] et Steven Soderbergh [2002], sont également super. »

Olivier Ducas « Je lis peu de science-fiction, mais mon film reste 2001: A Space Odyssey [1968] de Kubrick, que je revois périodiquement, comme un petit pèlerinage. On ne se permet pas souvent ça en création, faire une oeuvre qui résiste à la compréhension, qui demeure énigmatique, ouverte aux multiples interprétations. »

Texte : Olivier Ducas, Mathieu Gosselin et Francis Monty. Mise en scène : Olivier Ducas et Fancis Monty. Une coproduction du Théâtre de la Pire Espèce et du Bob Théâtre (Rennes) présentée aux Écuries du 23 novembre au 13 décembre.

Futur intérieur