Un «Hamlet» au romantisme exacerbé

Femme-enfant, Ophélie a ici tout de la Wendy de Peter Pan, avec sa robe de nuit, son grand lit en fer et ses virevoltes aériennes.
Photo: Miklos Szabo Femme-enfant, Ophélie a ici tout de la Wendy de Peter Pan, avec sa robe de nuit, son grand lit en fer et ses virevoltes aériennes.

On nous promettait un Hamlet décapant sous la gouverne du trio trash-cabaret anglais The Tiger Lilies. Force est de constater que cette adaptation musicale et visuelle du classique shakespearien, accueillie cette semaine à la Cinquième Salle de la Place des Arts, jette surtout un regard fortement empreint de romantisme sur le drame du prince danois pris en étau entre doute et nécessité d’action.

Ainsi, du texte original réduit ici à ses scènes les plus marquantes et à ses principaux protagonistes, on a surtout retenu deux aspects se prêtant fort bien au traitement esthétique privilégié, sinistre et forain à la fois : la décadence royale, et surtout la folie qui s’emparerait des personnages d’Hamlet et d’Ophélie. Le tout, dès lors, a des allures de conte macabre insistant surtout sur l’exacerbation des sentiments et des états d’âme.

Principale figure de cette pièce-concert, le chanteur Martyn Jaque, inquiétant bouffon au falsetto haut perché, accompagne l’action par le biais d’une vingtaine de chansons de son cru, bardé de son accordéon et flanqué par ses deux acolytes Adrian Stout (cordes) et Mike Pickering (percussions). Ce fort contrepoint musical, commentaire oscillant tout du long entre ironie et tendresse, m’a semblé moins occuper une fonction narrative qu’expliciter — parfois longuement — l’état d’esprit des personnages.

Le jeu des cinq comédiens qui les accompagnent n’évacue pas pour autant la parole, même si le metteur en scène Martin Tulinius s’illustre surtout par sa volonté — et, dans bien des cas, par sa capacité — à faire image. Dans le rôle d’Hamlet, Caspar Phillipson offre une composition pleine d’aplomb, surtout durant la première partie, c’est-à-dire avant que ne s’engage complètement la déchéance du prince gagné par le délire. S’adressant directement au public pour quelques monologues, Phillipson réussit alors ce tour de force qu’est la transformation de la Cinquième Salle en un espace très intime, un lieu de conversation propice au rapprochement entre lui et nous.

Contrastant avec cette présence concrète, le reste de la distribution emprunte une voie à la fois plus clownesque et fantasmatique, maquillages et gestuelle à l’appui, renforçant ainsi l’impression que tout ce qui entoure Hamlet est en quelque sorte filtré par son esprit malade. Femme-enfant, l’Ophélie de Nanna Trouver Koppel a tout de la Wendy de Peter Pan, avec sa robe de nuit, son grand lit en fer et ses virevoltes aériennes. La cour danoise, réduite à Claudius, Gertrude, Polonius et Laertes, semble échappée de L’Opéra de quat’sous, toute grasse et lubrique qu’elle est.

Directeur artistique du Republique Theatre de Copenhagen, Tulinius a, on l’a dit, beaucoup misé ici sur les images, usant fort de la projection, du mouvement acrobatique, de la suspension et de quelques accessoires surdimensionnés. Les ficelles des marionnettes et les gigantesques mains, à défaut d’être subtiles dans leur illustration de la manipulation, produisent leur effet. Reste qu’on se complaît un peu dans cette orgie d’effets qui souvent s’étirent en longueur. Ce Hamlet a beau être relativement court — deux heures et demie, entracte compris — par rapport à la version originale, miser autant sur l’exaltation des sens rend l’expérience dramatique redondante par moments. Reste la voix de Jaques, surprenante de nuances dans le registre si particulier qui est le sien.

Hamlet

Conception: Hans Christian Gimbel, Martyn Jaques et Martin Tulinius, d’après l’oeuvre de Shakespeare. Mise en scène: Martin Tulinius. Une production de Republique Theatre (Copenhague) en collaboration avec les Tiger Lilies, présentée à la Place des Arts jusqu’au 18 novembre.

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