Les leçons de Camus

Jean-Marie Papapietro explore la position complexe d’Albert Camus sur la guerre d’indépendance d’Algérie.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Jean-Marie Papapietro explore la position complexe d’Albert Camus sur la guerre d’indépendance d’Algérie.

L’injustice peut-elle légitimer le terrorisme ? Dans l’espoir d’empêcher un attentat, a-t-on le droit de torturer ? Non, répondait Albert Camus à ces graves questions qui se posaient alors en Algérie. Et qui nous hantent toujours…

Dans sa création L’énigme Camus : une passion algérienne, Jean-Marie Papapietro explore la position complexe de l’écrivain et philosophe sur la guerre d’indépendance qui a secoué son pays d’origine à partir de 1954 — et miné ses dernières années. Lui-même né à Alger, le metteur en scène se souvient d’avoir aperçu une fois son célèbre compatriote durant cette époque déchirante. L’air soucieux. Tiraillé. C’est ce qu’il qualifie d’énigme : pourquoi cet homme de gauche, sensible à la condition des communautés musulmane et kabyle dans le régime colonial, « très engagé pour dénoncer les inégalités », s’est-il opposé jusqu’à la fin à l’indépendance ? Ce qui a provoqué une douloureuse rupture avec ses amis pieds-noirs militants. « Je pense qu’il était beaucoup plus lucide qu’eux sur l’avenir de l’Algérie, juge Papapietro. Le pays est devenu la proie d’un seul parti, le Front de libération nationale (FLN), qui a imposé, avec l’armée, un régime totalitaire. Avec une religion unique. » Ce que Camus envisageait comme une mutilation de la population plurielle qui composait alors l’Algérie, un « amoindrissement. »

Multiculturaliste, donc, Camus « rêvait d’un système fédéraliste, à la Suisse ». Ce qui relevait peut-être de l’utopie, vu l’« énorme déséquilibre démographique » en faveur des musulmans. « Il a toujours fait le procès de la colonisation. Mais une fois celle-ci installée, il ne croyait pas qu’on devait faire table rase, mais au contraire essayer de réformer les choses. Est-ce qu’aujourd’hui on est arrivé à un point où cette idée de faire coexister des peuples est complètement utopique ? C’est la question. »

Loin des dogmatismes, Camus nourrissait une phobie des idéologies. « Pour lui l’important, c’est d’abord la liberté. » Si l’auteur de L’étranger a subi un « sacré purgatoire » en France à cause de ses positions, il semble traverser l’histoire mieux que certains de ses contemporains.

L’écrivain issu d’un milieu modeste refusait de sacrifier le monde concret à celui des idées, de mettre l’abstraction au-dessus des gens. « Pour Camus, l’abstraction est presque un péché. C’est à travers ça qu’on en arrive au terrorisme. » Et aux bombes dont sa mère pouvait être victime…

Cette femme simple est à ses yeux « l’incarnation du réel. Et l’antidote de tout ce qui égare l’intellectuel. Par rapport à elle, il se compare à un monstre. Parce que la culture a fait de lui un être qui ne retrouve pas les vérités les plus simples, immédiates, de la vie 

Mise en abyme

Dans une structure « musicale », la création du Théâtre de Fortune orchestre des échanges entre cinq comédiens qui répètent un spectacle sur cette « passion algérienne » de Camus. Illustré par quelques-uns de ses textes, le débat s’installe entre ceux qui défendent le point de vue camusien et ceux qui, à l’instar de Sartre, prônent l’indépendance. La participation d’un comédien maghrébin (Mohsen El Gharbi) apporterait un « contrepoint intéressant » à ce théâtre-documentaire qui place le public dans la position d’arbitre.

Papapietro parle d’une aventure « très touchante ». « Ce texte me tient vraiment à coeur. Je sens qu’il brasse beaucoup de choses intimes. Et que Camus devient peut-être l’antidote à tout ce qui aujourd’hui nous fait souffrir : le fanatisme, l’exclusion, l’intolérance, la renaissance du nationalisme extrême. C’est vraiment une parole qu’il faut écouter. »

Un Camus inédit

Le metteur en scène a l’obtenu l’accord de la fille de l’écrivain, Catherine Camus, afin d’utiliser dans son spectacle un extrait d’une pièce « inédite ». Signé d’un nom de plume, jamais publié de son vivant — mais monté récemment dans un théâtre parisien, celui du Nord Ouest — L’impromptu des philosophes est un texte très satirique, « un peu dans le style de Molière, avec un côté caricatural. Camus s’y moque des maîtres à penser dogmatiques, et un peu de lui-même. » Il y parodirait aussi Jean-Paul Sartre…

L’énigme Camus: une passion algérienne

Texte et mise en scène : Jean-Marie Papapietro. Du 12 au 29 novembre, à la salle Fred-Barry.

2 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 10 novembre 2014 10 h 07

    Camus et Sartre

    Sarte justifiait le terrorisme algérien et fut complètement inféodé au Stalinisme par anti-capitalisme primaire.

    Camus est toujours resté un humaniste et pour lui la fin ne justifiait pas les moyens.

    Il dénoncait le terrorisme en Algérie et fut considéré par certains de ses compatriotes algériens comme un "traitre" .

    Mais contrairement à Sartre il avait un immense respect pour la vie qui pour lui passait avant les idéologies.

    Ce qu'aucun terroriste a compris , du FLQ à Al Quaida etc...Des individus qui prétendent agir pour le bien être de l'humanité...en s'attaquant aux humains avec des bombes et des meurtres.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 10 novembre 2014 22 h 01

      « Des individus qui prétendent agir pour le bien être de l'humanité...en s'attaquant aux humains avec des bombes et des meurtres. »

      C'est ce que font également les gouvernements des pays occidentaux afin de défendre la « liberté » et la « démocratie » et ils le font dans une proportion bien plus ahurissante.