Épopée pour marionnettes

L’utilisation de marionnettes demande un dosage entre le sérieux et le rire des plus délicats et contrôlés.
Photo: Nicola-Frank Vachon L’utilisation de marionnettes demande un dosage entre le sérieux et le rire des plus délicats et contrôlés.

Deux mille pages en 1 h 40, racontées par des marionnettes : tel est le défi que relèvent, avec Guerre et paix, Loup bleu et sa meute du Sous-marin jaune. Toujours soucieux de former les esprits, l’animal érudit s’aventure avec son équipe dans une oeuvre majeure qui, prenant place en Russie au début du XIXe siècle, lors des campagnes napoléoniennes, amalgame petite et grande histoire. Tolstoï y raconte la vie et les amours de quelques personnages ainsi que les bouleversements qu’occasionne, pour chacun et pour le peuple russe, la guerre qui déchire le pays. Le tout s’accompagne de réflexions et d’interrogations sur le destin, les événements historiques et leur source. C’est à une vaste épopée que nous convient Loup bleu et ses acolytes. S’y côtoient grandeur et dimension historique, mais, aussi, fantaisie et irrévérence.

Qui dit adaptation d’un roman foisonnant dit bien sûr choix et coupures. L’essence en est toutefois préservée, bien qu’on y perde un peu, forcément, en profondeur. Le récit se concentre sur le trio formant le coeur de l’histoire : Pierre Bézoukhov, le prince André Bolkonsky et Natacha Rostov. L’ensemble respecte l’esprit des personnages, qu’on croirait tout juste échappés des pages du livre, restitue fort bien le mouvement, les moments-clés de l’oeuvre et reprend l’une des obsessions de l’auteur, fort à propos dans la gueule de Loup bleu : les humains ne seraient que des jouets aux mains de l’histoire.

Pour présenter la fresque, le Sous-marin jaune, fidèle à son habitude, mélange les sortes de marionnettes (Stéphanie Cloutier). Cette variété des types, des tailles et des matières porte en elle-même un sens : marionnettes articulées pour les personnages principaux ; bustes de carton pour les figures imposantes, autoritaires ; figurines de mousse, sans visage, représentant les soldats anonymes, le peuple sacrifié. Avec ces marionnettes, les décors et accessoires simples, l’ensemble ressemble par moments à un grand jeu, où comique et drame alternent, au gré des mouvements et de l’interprétation, remarquable de finesse.

La marionnette, bien sûr, provoque souvent le rire ; par contre, elle a aussi un très fort potentiel pour émouvoir, qui surprend parfois, notamment lors des scènes liées à la guerre, prenantes et d’une grande efficacité. Le dosage entre le sérieux et le rire est cependant, dans ce contexte, extrêmement délicat, et l’équilibre, facile à rompre. Une mimique trop appuyée, une légère accélération du tempo peuvent rendre comiques des scènes qui, semble-t-il, ne devraient pas l’être. C’est parfois le cas ici, alors qu’on traverse la mince frontière entre comédie et drame, entre rire et émotion. On le regrette.

L’ensemble, malgré ces quelques moments, est tout de même une franche réussite : et, disons-le, le défi était de taille. On rit, on est ému, on réfléchit. Et, une fois de plus, on se retrouve parfaitement charmé par Loup bleu, hôte brillant et frondeur, subtil et vif, et par sa curiosité insatiable et contagieuse.

Guerre et paix

Texte : Louis-Dominique Lavigne et Loup bleu, d’après Tolstoï. Mise en scène : Antoine Laprise. Avec Paul Patrick Charbonneau, Antoine Laprise, Jacques Laroche, Julie Renault. Coproduction du Théâtre du Sous-marin jaune et du Théâtre de Quartier, en codiffusion avec le Théâtre de la Bordée. À la Bordée, jusqu’au 22 novembre.