Rasé de près

Dans les habits du sombre barbier, Renaud Paradis est impeccable. Mais c’est le personnage de Mrs. Lovett qui offre les plus beaux moments, Katee Julien, avec sa puissante voix, étant parfaite pour le rôle.
Photo: Caroline Housieaux Dans les habits du sombre barbier, Renaud Paradis est impeccable. Mais c’est le personnage de Mrs. Lovett qui offre les plus beaux moments, Katee Julien, avec sa puissante voix, étant parfaite pour le rôle.

Pour les amateurs de comédie musicale tel que votre humble serviteur, Stephen Sondheim est ni plus ni moins qu’un maître, une référence absolue. Depuis les années 60, le compositeur et parolier états-unien donne au genre ses lettres de noblesse avec des oeuvres impérissables et d’une rigoureuse beauté. Mentionnons A Little Night Music, Sunday in the Park with George et Into the Woods, dont l’adaptation cinématographique de Rob Marshall, avec Meryl Streep, prendra l’affiche le 25 décembre prochain.

Créé en 1979, porté au grand écran par Tim Burton en 2007, avec Johnny Depp et Helena Bonham Carter, Sweeney Todd a de quoi plaire. Londres, XIXe siècle, vengeance, meurtres en série et cannibalisme : voilà les ingrédients du succès. Ajoutez à cela des héros pleins de ressources devant l’adversité, sans oublier les vers et les notes sublimes de Sondheim, et vous comprendrez pourquoi le spectacle séduit la planète depuis 35 ans.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Louis Morin n’a pas froid aux yeux. Se mesurer à une oeuvre aussi exigeante, la transposer dans la langue de Molière, faire appel à douze interprètes et neuf musiciens, ce n’est pas exactement se faciliter la vie. Le spectacle que signe le jeune metteur en scène de Québec n’est pas sans défaut, loin de là, mais il témoigne pendant presque trois heures d’une authentique passion pour le théâtre musical. C’est déjà beaucoup.

Au coeur de l’intrigue — imaginez Le comte de Monte-Cristo revisité par Brecht et Weill —, on trouve le diabolique barbier de Fleet Street, déterminé à se venger du juge qui lui a volé sa vie, sa femme et sa fille. Dans les habits du sombre héros, Renaud Paradis est impeccable. Sa voix est chaude et ample. Son tourment, palpable. Mais c’est une fois de plus le personnage de Mrs. Lovett qui offre les plus beaux moments de la soirée. Il faut dire que Katee Julien, dotée d’une voix magnifique, puissante et nuancée, est parfaite pour le rôle. Sensible et machiavélique, juste assez fêlée, sa pâtissière est irrésistible.

Tout en étant pétrie de qualités, il faut reconnaître que la production manque de truculence et de rythme. On évite bien entendu la caricature, ce qui est fort noble, mais on pèche aussi parfois par excès de sobriété. Alors que les décors sont simples et efficaces, que les costumes et les maquillages sont soignés, quelque chose dans l’interprétation manque d’aplomb. Pierre-Olivier Grondin, qui incarne le jeune premier, et Jean Petitclerc, le juge libidineux, font carrément pâle figure. Heureusement, avec des rôles en or, Jonathan Gagnon, David Noël et Mathieu Samson s’en tirent mieux.

À vrai dire, c’est dans les scènes de groupe que le bât blesse le plus sérieusement. Véritable colonne vertébrale du récit, les choeurs écrits par Sondheim sont cruciaux, mais aussi impitoyables. Leur construction ne pardonne aucune maladresse, aucune fausse note, aucune retenue. Contentons-nous de dire qu’il reste du chemin à faire de ce côté-là. Rien pourtant qui ne puisse être réglé avec quelques heures de répétition additionnelles. C’est pourquoi nous espérons vivement que le spectacle bénéficiera d’une reprise.

Sweeney Todd

Musique et paroles : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. Traduction : Joëlle Bond. Mise en scène : Louis Morin. Direction musicale : Guillaume St-Laurent. Une coproduction de Décibel et Juste pour rire. Au Capitole de Québec jusqu’au 8 novembre.