Des sorcières nouvelle vague

Markita Boies et Nicole Brossard proposent non pas une reprise de l’œuvre originale «La nef des sorcières», mais plutôt une nouvelle création inspirée du projet initial de la regrettée Luce Guilbeault.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Markita Boies et Nicole Brossard proposent non pas une reprise de l’œuvre originale «La nef des sorcières», mais plutôt une nouvelle création inspirée du projet initial de la regrettée Luce Guilbeault.

Dans l’histoire du théâtre québécois, l’image a valeur d’icône : sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, Pol Pelletier arrache sa longue perruque, révélant son crâne nu. Au balcon, parmi les spectateurs et spectatrices estomaqués, une jeune étudiante de l’École nationale jubilait : « Je me souviens d’avoir été profondément touchée par la pièce, comme artiste et comme femme », se remémore Markita Boies, qui dit aussi avoir conservé un souvenir très net de cette représentation de La nef des sorcières, spectacle phare du théâtre féministe d’ici créé en mars 1976.

La comédienne, qui a ensuite collaboré à quelques créations du Théâtre Expérimental des Femmes, n’avait pu que constater depuis un certain engourdissement de la ferveur féministe propre à la fin des années 1970, du moins sur nos scènes. Une mise en lecture commémorative de La nef en 2011 aura ravivé une partie de cette flamme en Boies ainsi qu’en Lise Roy, toutes deux très touchées par les réactions des spectateurs lors de cet événement.

D’où l’idée de proposer non pas une reprise de l’oeuvre originale, mais plutôt une nouvelle création inspirée du projet initial de la regrettée Luce Guilbeault, qui avait réuni autour d’elle comédiennes et écrivaines. Parmi ces dernières, on comptait la grande poète Nicole Brossard : « Lise et moi tenions absolument à ce qu’elle embarque dans notre propre aventure, allant même jusqu’à accepter qu’elle écrive des dialogues plutôt que le monologue que nous lui avions initialement commandé », confie la metteure en scène.

Nouvelles incarnations

Échanges entre les époques et les générations, donc, que ce Je ne suis jamais en retard présenté dès mardi à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui. Dans les méandres de ce collage où figurent notamment des textes signés par Louise Bombardier, Marie-Ève Gagnon, Dominick Parenteau-Lebeuf et Marilyn Perreault, Nicole Brossard reconnaît de nouvelles incarnations des grands thèmes d’antan :
« C’est toujours le corps des femmes qui s’exprime, chaque génération modulant son rapport à la maternité, à la sexualité, à la violence, au plaisir aussi. »

La nef des sorcières donnait à entendre des archétypes féminins à qui on n’accordait alors jamais la parole, comme l’ouvrière, la prostituée, la lesbienne, la femme en ménopause et l’actrice toujours prisonnière des mots écrits par d’autres, invariablement des hommes. « Dans Je ne suis jamais en retard, il y a ce personnage que nous n’aurions jamais pu imaginer à l’époque, celui de la religieuse. Nous voulions évacuer complètement cet univers-là de notre discours, nous étions en vive réaction face à cet imaginaire », se souvient Nicole Brossard.

Précisons que le monologue en question, signé par la cofondatrice des éditions du Remue-Ménage Nicole Lacelle, met en scène une soeur qui, après avoir tourné le dos aux ordres, s’est engagée dans la voie du militantisme. « Porter des discours comme celui-là, c’est périlleux pour une comédienne qui se présente seule en scène. Je n’oserais pas dire que ça demande le même courage qui était requis pour le faire au TNM il y a presque 40 ans, mais en répétition, on ne manque pas de sentir tout le soufre qui se dégage de l’ensemble », analyse Markita Boies.

Transmission d’un savoir

Nicole Brossard tient à rappeler le rôle capital joué par les départements universitaires d’études féministes dans la transmission d’un savoir : « Il y a aujourd’hui des modèles féminins inspirants dans tous les domaines, mais il doit aussi y avoir une mémoire des discours et des idées pour assurer à la fois une continuité et la possibilité d’un renouveau. »Les personnages qu’elle a créés pour Je ne suis jamais en retard, deux intellectuelles d’âge mûr, jouent en quelque sorte ce rôle dans le spectacle.

Celle qui, en 2013, se voyait décorée du titre de chevalière de l’Ordre national du Québec termine en avançant que le spectacle conçu par Markita Boies et Lise Roy « correspond tout à fait à une certaine idée que je me fais de la culture, c’est-à-dire la circulation de vies secrètes dans l’espace public, circulation qui permet de faire naître l’émotion collective et de réintégrer ainsi le domaine de l’intime ».

Je ne suis jamais en retard

Textes : Louise Bombardier, Nicole Brossard, Marie-Ève Gagnon, Nicole Lacelle, Dominick Parenteau-Lebeuf, Marilyn Perreault et Lise Roy. Mise en scène : Markita Boies. À la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, du 4 au 22 novembre.

1 commentaire
  • Monique Crépault - Inscrite 31 octobre 2014 08 h 24

    Pourquoi pas Pol et Louise ?

    Je serais curieuse de savoir pourquoi Pol Pelletier et Louise Dussault ne font pas partie de cette relecture de la pièce....