C’est arrivé une fois au chalet…

Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande

Ce qui se passe au chalet reste au chalet ? En théorie oui, mais certainement pas pour la jeune et très brillante formation théâtrale Projet Bocal, qui a plutôt décidé de tout raconter. Et plus encore.

Le résultat invite d’ailleurs à l’exclamation avec son titre : Oh Lord. Il se prépare également à faire planer une douce dérision sur le folklore québécois et sa sacralisation, parfois à outrance, le tout sur les planches de La Licorne à Montréal, et ce, après avoir vu le jour… dans un chalet.

« C’est là qu’on a eu l’idée, lance le propriétaire de la résidence secondaire laurentienne, Simon Lacroix, composante masculine du trio formé également par Sonia Cordeau et Raphaëlle Lalande. On voulait explorer un univers plus brun avec des tonalités de musique folk que j’aime beaucoup. On voulait aussi rire des clichés que notre génération colporte en ce moment sur le passé, rire un peu de cette mouvance trad qui prétend que c’était mieux avant, sans trop savoir si c’est vrai. »

C’est le « nous » décomplexé. Le « nous » aussi décortiqué, en passant par les figures d’un folklore qui parfois occupent beaucoup de place, même si le sens n’y est plus vraiment. « Comme la plupart des souvenirs, on a tendance à magnifier le passé, dit Raphaëlle Lalande. Les Patriotes, la cabane à sucre, le joual et ses expressions pas possibles, les manteaux de fourrure... on vit avec tout ça, ça fait partie de nous, mais profondément, on ne sait plus ce que cela veut dire vraiment. » Parole de trentenaire.

De l’éclaté rythmé

Suite illogique du premier spectacle éponyme monté au printemps 2013 dans le même établissement théâtral par la troupe, Oh Lord reprend la formule éclatée des saynètes montées sur une trame dynamique alliant théâtre, humour et chanson, mais l’inscrit dans un autre univers. Yves Morin assure la partie musicale du spectacle qui va convoquer Patrick Norman et sa pièce C’est la saison, mais également Les filles de Caleb, la nature, le bois, les animaux, de la danse en ligne, les encans du monde agricole mis à une autre sauce, la guimbarde…

« Les filles de Caleb, ça fait partie de ma formation de femme, lance dans un éclat de rire Sonia Cordeau. C’est une composante de mon imaginaire, avec ses reprises, mais également avec son coffret DVD », folklore à la densité désormais comique sur lequel Projet Bocal va poser son regard avec détachement, mais certainement pas avec un jugement de valeur.

« Ce n’est pas là qu’on est, dit Simon Lacroix. On ne veut rien revendiquer. »« On est plus dans la sensation que dans la réflexion », dit Raphaëlle Lalande. « Le folklore est tourné un peu en dérision, mais c’est fait avec tendresse », ajoute Sonia Cordeau en évoquant sa génération, qui cultive une esthétique vintage, aime se montrer nostalgique et se prend d’affection parfois pour cette idée de gratter un arbre généalogique afin de mieux voir ses racines. « Pour savoir où l’on va », commence à chanter Simon, « faut savoir par où on est passé », poursuit le trio en choeur. « C’est du Okoumé », ce groupe très populaire entre 1995 et 2002 au Québec, surtout lors des premières parties de Kevin Parent.

« On ne voulait pas faire un spectacle sur l’identité, mais c’est peut-être ce que cela donne au final, lance Sonia Cordeau. Ce spectacle s’est construit par lui-même, comme un album, alors qu’autour on parlait d’accommodements raisonnables, de charte des valeurs, de Québécois de souche. Ç’a peut-être nourri indirectement notre création avec des réflexions qui se trouvent désormais en filigrane. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est la création, le jeu, les rythmes et la surprise. Le reste n’est pas conscient. »

Pas conscient, comme le folklore, que cette pièce, qui sait, pourrait venir alimenter un jour.

Projet Bocal et…

Le folklore à effacer Dégénération, la chanson du groupe Mes Aïeux. Pour la place qu’elle a prise dans l’univers culturel et le vide de son texte. « Les paroles contiennent de grandes généralités qui idéalisent un passé qui n’a peut-être jamais existé. C’est le genre de chose qui fait la morale aux gens modernes en confrontant un passé magnifié à des vies technologiques qui nous rendraient moins humains. On veut aussi un peu rire de ça », dit Sonia Cordeau.

Le folklore à restaurer : le canot-camping. « J’adore ça, ça nous rapproche de la vie des coureurs des bois que j’aime magnifier. Il y a de la nature, de l’exploration, du courage et de la détermination dans cet univers, dont on devrait plus parler, mais pas trop pour ne pas entraîner des embouteillages sur nos rivières », dit Simon Lacroix.

Le folklore qui laisse perplexe : le gars avec ses cuillères en bois rue Sainte-Catherine, en face du magasin Ogilvy. « Jamais vu des cuillères en bois dans un party de famille. Il est là avec son enregistreuse qui joue du violon et ses cuillères qu’il vend aux touristes. Je ris, mais je suis attendri », dit Simon Lacroix.