Un spectacle à soi

Germaine Lauzon est de retour, cette fois incarnée par Astrid Van Wieren dans «Belles Sœurs — The Musical».
Photo: André Lanthier Germaine Lauzon est de retour, cette fois incarnée par Astrid Van Wieren dans «Belles Sœurs — The Musical».

Depuis sa création en 1968, la pièce Les belles-soeurs, de Michel Tremblay, a été jouée à peu près partout dans le monde en recourant, chaque fois, à la langue du cru, non pas pour dénaturer l’oeuvre, mais pour mieux en illustrer l’universalité. Vint le théâtre musical Belles-soeurs, né d’une collaboration heureuse entre René Richard Cyr et Daniel Bélanger. Et l’histoire de se répéter avec la version anglaise de ce spectacle-là : Belles Soeurs — The Musical, à l’affiche au Centre Segal de Montréal. De nouveau, une distribution extraordinaire mord à belles dents, et à belles voix, dans un texte tour à tour drôle, incisif et bouleversant.

On connaît l’argument par coeur depuis longtemps : dans la cuisine de son appartement du Plateau Mont-Royal, Germaine Lauzon, ménagère, ne se peut plus de joie après avoir gagné un million de timbres-prime. Vite, elle rameute sa soeur Rose, ses voisines et ses amies afin de les coller tous dans les cahiers qui lui permettront de réclamer meubles, appareils et bibelots. Envieuses, les invitées détrousseront leur hôtesse qui pavoise.

Sous la jalousie, le ressentiment et la calomnie couve un mal invisible : l’aliénation d’un sexe réprimé par l’Église et la société. La révolution viendra éventuellement, mais pour l’heure, les belles-soeurs s’entre-déchirent, encore incapables de remettre en cause les carcans qui les entravent.

À cet égard, cette relecture anglophone, car il s’agit de cela, d’une relecture bien plus que d’une simple transposition, explicite davantage les enjeux émancipatoires sous-jacents, avec Germaine qui prie en vain Sainte-Thérèse, qui incite sa fille Linda à craindre Dieu davantage, et qui scande avec le choeur de femmes un entêtant « Free… Free… Free ! » (Libres… Libres… Libres !) après avoir entonné un prenant « A Million Helpless Wives » (Un million d’épouses impuissantes). Son personnage fusionné avec celui de Lise, sa meilleure amie qui envisage de se faire avorter, Linda gagne en outre du galon, notamment dans une scène inédite où elle confronte ouvertement sa mère, s’enquérant de ce que Germaine est heureuse et épanouie avec sa peur divine, sa vision du monde étriquée, ses jugements et ses damnés timbres.

Pareil, pas pareil

René Richard Cyr, qui reprend l’essentiel de sa mise en scène inspirée, introduit lui aussi d’intéressants changements, notamment en insufflant une chaleur inattendue dans les rapports entre Germaine et sa soeur Rose, qui s’étreignent presque lorsqu’elles chantent le déshonneur de leur petite soeur Pierrette. Pierrette la fille de club, Pierrette la scandaleuse qui, on s’en souvient, est ultimement rejetée à la fin, pour de bon, par une Germaine désemparée et amère. Plus maintenant. En effet, une main tendue par la première et acceptée par la seconde vient changer considérablement la donne, avec Linda, Germaine et Pierrette formulant le voeu de s’en remettre à elles-mêmes et non au ciel, décidées à présent qu’elles sont à demander la lune (telles les Albertine de Tremblay) plutôt qu’à se contenter d’un catalogue de « cossins ».

Un brin plus didactique — Broadway est après tout dans la mire et c’est ainsi qu’il en est là-bas —, l’approche ne trahit pas le propos originel, même qu’elle suggère que, sans être terminées, les luttes féministes portent leurs fruits. Que Belles Soeurs — The Musical ne se borne pas à faire du copier-coller s’avère au final une excellente nouvelle, le même matériau devenant tout à coup l’occasion d’une réflexion différente. Ce show-là est sa propre créature ou, pour paraphraser Virginia Wolfe, un spectacle à soi.

Belles Soeurs — The Musical

D’après la pièce de Michel Tremblay. Mise en scène: René Richard Cyr. Adaptation du livret de R.R. Cyr: Brian Hill, Neil Bartram. Musique : Daniel Bélanger. Avec Astrid Van Wieren, Élise Cormier, Genevieve Leclerc. Au Centre Segal de Montréal, jusqu’au 16 novembre.