Poème tragique sur un charnier

Linda Laplante, actrice installée à Québec, se confronte pour la première fois à l’exercice du solo.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Linda Laplante, actrice installée à Québec, se confronte pour la première fois à l’exercice du solo.

Première véritable incursion de la dramaturge Suzanne Lebeau dans la voie du théâtre pour adultes, Chaîne de montage sera porté à la scène dès mardi qui vient. Profondément troublée par l’histoire sordide de Ciudad Juárez, l’auteure de Salvador, d’Une lune entre deux maisons et du Bruit des os qui craquent a conçu ce que son complice de toujours, le metteur en scène Gervais Gaudreault, n’hésite pas à qualifier de « poème tragique ».

Les faits, trop peu connus, sont révoltants : depuis 1993, plus de 2000 jeunes femmes ont disparu dans cette ville mexicaine sise près de la frontière américaine. La plupart d’entre elles, ouvrières dans les nombreuses manufactures appartenant à des multinationales, ont été retrouvées sans vie, leurs corps marqués par divers sévices. Sur la scène du théâtre de Quat’Sous, la comédienne Linda Laplante incarnera une Québécoise obsédée par cette situation dont elle a tenté en vain de reconstituer les tenants et les aboutissants humains, politiques et financiers.

« Le texte est tellement frontal et direct, loin de tout lyrisme, qu’il nécessite une approche qui, sans être pudique, doit surtout miser sur la subtilité et l’évocation », confie Gervais Gaudreault, rencontré dix jours avant la première. « Comme metteur en scène privilégiant les espaces métaphoriques, représenter cette femme assise devant son ordinateur, avec ses cartes et ses photos trouvées sur Internet, ne m’intéressait pas du tout. »

L’approche épurée, tablant surtout sur la précision du geste et de la parole, fait donc reposer l’essentiel de la représentation sur les épaules de Linda Laplante. L’actrice installée à Québec, inoubliable Aimée dans Forêts de Wajdi Mouawad, se confronte pour la première fois à l’exercice du solo. « C’est vertigineux, évidemment. Il y a toute l’horreur contenue dans les mots de Suzanne, que je porte en moi depuis des mois. Je n’ai pas de partenaire sur qui m’appuyer, outre le public. De plus, sur le plan technique, le texte est riche en énumérations, il contient tous ces nombres qui renvoient à des données réelles, je me sens responsable de donner les chiffres exacts. »

S’avançant sur un terrain glissant tout en refusant de céder aux généralisations trop faciles, la protagoniste de la pièce explore les liens entre le charnier de Ciudad Juárez et l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), en janvier 1994. L’ouverture des frontières commerciales a grandement contribué au boom manufacturier de cette région où de nombreuses compagnies états-uniennes et canadiennes ont érigé des installations ; les conditions de travail imposées aux travailleuses et aux travailleurs y varieraient énormément, atteignant parfois un niveau de sordidité que Lebeau tenait à exposer en détail.

Peut-on en conclure que Chaîne de montage est une oeuvre sur la responsabilité individuelle et collective ? « Ce que le texte dit, je crois, c’est qu’on a une responsabilité directe en consommant comme on consomme, c’est-à-dire frénétiquement et sans se poser de questions, et une seconde plus indirecte si l’on se ferme les yeux devant de tels récits », pense Gervais Gaudreault. Il précise du même souffle que l’une des grandes qualités de l’écriture réside dans le fait que le personnage prend cette responsabilité sur elle-même plutôt que d’en faire porter tout l’odieux à la collectivité, et par le fait même au public.

« Cela dit, ajoute Laplante, c’est moins un sentiment de culpabilité qu’une colère que partage avec nous cette femme qui refuse de prendre toute la faute sur elle. Une colère, celle de Suzanne évidemment, qui témoigne aussi d’une grande tendresse envers les victimes. » La comédienne conçoit qu’il n’y ait pas de solutions magiques aux nombreux problèmes soulevés par des enjeux planétaires complexes. Elle n’en pense pas moins qu’un travail de conscientisation est nécessaire et que celle-ci peut très bien passer entre autres par cette rencontre privilégiée que constitue l’événement théâtral.

Au fil de notre discussion, nous ne manquons pas d’évoquer des événements récents présentant un certain nombre de similarités avec le cas de Ciudad Juárez, à commencer par la dénonciation du laxisme dont feraient preuve les autorités canadiennes devant le nombre effarant de cas de disparitions et de meurtres chez les femmes autochtones. « Au-delà de l’indignation, ce cas plus près de nous soulève lui aussi la question de la responsabilité citoyenne et démocratique de chacun », pense Gervais Gaudreault, défenseur d’un théâtre comme lieu d’échanges dans la cité.

Les silences…

« Le 23 janvier 1993. C’est la première disparition. Tout le monde s’entend. Un des seuls faits sur lequel tout le monde s’entend / à travers les thèses / les versions / les non-dits / les suppositions / les accusations / les contre-vérités / les silences. Silences complices /coupables / atterrés / douloureux / inquiets. » — Extrait de Chaîne de montage de Suzanne Lebeau

Texte : Suzanne Lebeau. Mise en scène : Gervais Gaudreault. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et du Carrousel présentée au théâtre de Quat’Sous du 27 octobre au 21 novembre.

Chaîne de montage