L’auteur et son double

« Écris-moi quelque chose avant que je tombe dans le silence » a un jour demandé Roland Lepage à Daniel Danis. Le résultat : Dernier demain, autofiction inédite, dédiée au comédien. Présenté en primeur à l’occasion du Festival Québec en toutes lettres, qui aborde cette année le thème « Doubles et pseudos », le texte, mis en lecture par Marianne Marceau, raconte une expérience peu banale.

Arrivant à sa cabane d’écriture, en pleine forêt intérieure, l’homme brûlé, auteur, la cinquantaine, s’y rencontre lui-même, à 80 ans et à 9 ans. Long monologue au cours duquel s’expriment les doubles, la narration, confiée au plus âgé, relate cette rencontre. En un kaléidoscope d’images et un labyrinthe d’histoires, le personnage retrace le parcours de sa vie, de son écriture, assemblant divers passages, entre rêve et cauchemar, comme autant de pièces de casse-tête : le père violent, l’enfance de sombre misère, l’amour qui illumine, la fuite en avant, l’exil de père en fils, intérieur ou extérieur, tout cela dans la magnifique forêt d’automne.

Au fil du spectacle, on reconnaît plusieurs thèmes chers à Danis ; on y retrouve aussi sa manière : parcours onirique plus que logique, images fulgurantes, atmosphère alliant âpreté et lumière. Si l’on a parfois l’impression que l’écrivain se lance dans toutes les directions et revient sur quelques sentiers déjà explorés, on reste comme toujours surpris par son imaginaire si particulier, malgré l’intérêt inégal des différents tableaux. On est également saisis, encore une fois, par la force de sa langue râpeuse et imagée, toute neuve et comme archaïque, qui n’hésite pas à détourner la grammaire et à triturer le vocabulaire, amalgamant lyrisme et langage populaire. L’ensemble unit ici narration, poésie, théâtre, en un tout qui dépayse.

La parole de Danis est vivement incarnée par Roland Lepage, éblouissant. Fort de ses 60 ans d’expérience et de son talent aguerri, il convoque sur scène les personnages, crée les atmosphères, de la voix et du geste, avec humilité, finesse, ferveur. Le musicien Marc Vallée accompagne de ses mélodies, grincements ou cordes pincées la prestation de Lepage, marchant côte à côte avec lui et avec l’auteur, sa présence ajoutant au spectacle une touche mystérieuse ou aérienne.

Roland Lepage confiait un jour goûter le « théâtre à risque », qualificatif qu’il accole volontiers aux textes de Daniel Danis, dont il a joué plusieurs pièces. Danis, avec son écriture et son imaginaire singuliers, n’est jamais là où on l’attend ; une fois de plus, Roland Lepage le retrouve et s’aventure chez lui avec son audace et son enthousiasme infatigables.

Dernier demain

Texte : Daniel Danis. Mise en lecture : Marianne Marceau. Avec Roland Lepage. Production de la compagnie Daniel Danis, arts/sciences, 16 et 17 octobre, Méduse.